Les vigies du bois veillent sur les sans-abri

Publié le 19/03/2019

Des dizaines de sans-abri vivent dans le bois de Vincennes, aux portes de Paris. Des agents municipaux de l’Unité d’assistance aux sans-abri (Uasa) leur rendent visite tous les jours, soucieux de leur santé et leur sécurité. Reportage.

Une colonne de fumée s’élève au-dessus des arbres nus du bois de Vincennes. Pavel, 28 ans, attise les bûches rougeoyantes du foyer au centre d’un campement fait de bric et de broc. Il y a six ans, il a posé son baluchon et échafaudé son abri de fortune avec des bâches et des planches, dans cette petite clairière située à la lisière de la Ville Lumière. « Je suis arrivé ici directement de Roumanie », raconte-t-il paisiblement, son bonnet à la main. Pour quelle raison ? Mystère. « J’aime écouter le chant des oiseaux », élude le jeune homme en esquissant un petit sourire énigmatique.

« Nous ne connaissons que des bribes de l’histoire des personnes qui vivent dans le bois », commente Sébastien De Bacco. Vêtu de son uniforme floqué du sigle Uasa pour Unité d’assistance aux sans-abri, ce grand gaillard au crâne dégarni leur rend visite tous les jours.

Pavel2019 SVaqueroL’Uasa est un service de la Ville de Paris créé en 2004. Composée de fonctionnaires volontaires, elle est « la seule unité municipale de ce type en France », souligne l’inspecteur de sécurité, également militant CFDT. Ailleurs, l’assistance aux sans-abri est habituellement confiée à des associations. « L’uniforme peut être un obstacle, admet-il. Certains ont de l’amertume à la vue du bleu marine. Mais une fois que les présentations ont été faites, que notre mission a été expliquée, leur regard change. » Cette mission, elle est toute simple : « Nous veillons à l’intégrité physique des personnes qui vivent ici. »

 

“Le plus dur est de tomber sur des enfants”

Matin, midi et soir, entre 22 heures et 2 heures du matin, les neuf agents de l’Uasa, qui travaillent spécifiquement sur le secteur de Vincennes, vont par deux ou par trois à la rencontre des sans-abri, les appelant tous par leur prénom, pour s’enquérir de leur santé. Fin janvier, alors que les températures négatives saisissaient la capitale, on comptait environ 150 hommes et femmes – « elles sont de plus en plus nombreuses », selon Sébastien – tentant de se réchauffer tant bien que mal dans de petites tentes ou sous des plastiques tendus entre deux arbres.

« Pour les plus fragiles, nous proposons des hébergements en gymnase. » Plus de 90 campements ont été dénombrés sur les 1 000 hectares du bois de Vincennes. « L’été, la population atteint facilement jusqu’à 250 individus, parfois même 400 », indique Pascal Beucher.

Après plus de dix-sept ans passés à la Direction de la prévention, de la sécurité et de la protection, il a fait le choix d’intégrer l’Unité d’assistance aux sans-abri de la Ville de Paris, il y a deux ans et demi. « Dans le bois, j’ai découvert toute une vie que je ne connaissais pas. Le plus dur au début c’était de tomber sur des enfants. Cette semaine, nous en avons mis deux à l’abri, en urgence. » Cette procédure se fait en lien avec la coordinatrice de l’Aide sociale à l’enfance. « Les séparations ne se font jamais dehors, pour éviter les cris et les heurts. C’est au juge de décider d’une ordonnance de placement provisoire », insiste-t-il.

 

“Saint-Malo”, vingt-cinq ans dans le bois

« Sortir les hommes et les femmes de la rue, c’est un travail de fourmi, reprend Sébastien. Nous sommes le premier maillon d’une longue chaîne d’interventions. » Deux travailleurs sociaux font partie intégrante de l’équipe. Olivier Boville est l’un d’eux. « La veille sociale est indispensable, mais il faut ensuite accompagner les personnes dans leurs démarches. Dans le bois, la population est très variée. On trouve des jeunes, des vieux, des gens qui ont des droits ouverts, d’autres pas. Nous les aidons à obtenir le RSA [revenu de solidarité active] ou la CMU [couverture maladie universelle]. »

Premières étapes avant d’envisager, pour certains, l’entrée dans un logement en dur. « Quand nous réussissons à en sortir un ou deux, nous sommes heureux », sourit Sébastien. Un des derniers en date est une figure du bois. Surnommé Saint-Malo, il a passé vingt-cinq ans de sa vie entouré de ses chats, à portée de souffle des joggeurs indifférents et des cyclistes du dimanche. En âge d’avoir droit à une petite retraite, épuisé, il a fini par accepter une proposition d’hébergement dans un appartement. À une condition : que l’on construise un refuge pour ses « matous » dans le bois. « Il revient tous les jours pour les nourrir », précise Sébastien.

« C’est souvent un travail de longue haleine, explique Olivier. Nous collaborons avec l’association Emmaüs, qui dispose d’un local non loin d’ici. Certains ne veulent absolument pas sortir du bois, ils sont pris de panique au moment d’entrer dans un logement. D’autres, souvent âgés et malades, se font petit à petit à l’idée. » Aucune recette miracle. Tout dépend de l’histoire personnelle de chacun. « Il n’y a pas de profil type, explique Sébastien. Ça va du chef d’entreprise en faillite pris dans une spirale infernale au jeune mis à la porte par ses parents, en passant par le marginal qui veut vivre à l’écart de la société. »

 

Une bouteille de gaz a explosé

Sur le petit chemin en terre du lac de Saint-Mandé, Manu promène sa silhouette longiligne. Impossible d’imaginer que cet homme à la barbe poivre et sel vit depuis vingt-deux ans dans le bois. En ermite. Une poignée de main, quelques mots échangés avec Sébastien et Pascal, et il s’enfonce dans son abri lové au fond d’un labyrinthe composé de centaines de branchages. « C’est un véritable architecte. Il donne de temps en temps un coup de main aux autres pour aménager leur espace. L’état des campements traduit souvent l’état d’esprit des habitants », expliquent les deux agents de l’Uasa.

Mais leur précarité peut parfois se révéler dangereuse. « Nous devons faire attention à la tenue du bois, relèvent-ils. On ne peut cependant pas détruire les baraquements comme ça. Ils constituent leur intimité. Souvent, ils abritent des objets personnels auxquels ils tiennent. »

Il y a quelques mois, six militaires en exercice dans le bois ont été blessés alors qu’ils intervenaient sur un début d’incendie près d’une tente. Une bouteille de gaz leur a explosé au visage.
Cette image a longtemps obsédé Sébastien, témoin de la scène. « Face à des situations difficiles, nous décompressons entre nous, parfois même sur le ton de l’humour. Nous n’avons pas de soutien psychologique ou de lieu d’expression pour évacuer la pression. » Sa plus grande crainte ? « Découvrir un corps sans vie dans une tente lors d’une maraude. » Sébastien touche le tronc d’un arbre à portée de main. « Ça ne m’est encore jamais arrivé. »

dprimault@cfdt.fr

©Photos Stéphane Vaquero