Les forçats d’Uber Eats s’organisent

Publié le 05/01/2021

Visibles pendant le confinement, les coursiers à vélo restent, malgré tout, des travailleurs de l’ombre. Méprisés par les plateformes, maltraités par les restaurateurs et parfois insultés par les clients, des livreurs angevins prennent la parole et s’organisent collectivement pour améliorer leurs conditions de travail. Une première au niveau local !

Ce vendredi 4 décembre à Angers, ils sont une soixantaine de coursiers à vélo à se rassembler place du Ralliement, à la nuit tombée. Une scène qui se répète dans de nombreuses villes de France depuis quelques semaines. Leur téléphone bipe à tout va. Les demandes de commandes affluent. Mais, ce soir-là, personne n’y répondra. « On est prêt à sacrifier une soirée pour s’assurer un autre avenir », lâche Ousmane [Photo], son sac Uber Eats aux pieds. Le jour n’a pas été choisi au hasard.

Ousmane Angers CPilard« Vendredi et samedi, c’est là que les plateformes font leur plus gros chiffre. Les soirs de gros rush, on peut être jusqu’à 190 livreurs dans les rues angevines », explique ce coursier d’une vingtaine d’années qui travaille pour des plateformes depuis la fin 2018. Venu de Rennes, il avait choisi ce métier pour sa souplesse et la liberté d’être son propre patron. Depuis, il a eu le temps de déchanter.

Sept jours sur sept, dix heures par jour, souvent plus, il livre des hamburgers, des plateaux de sushis et autres blanquettes pour un salaire horaire dérisoire. « On touche 3 euros en moyenne par course, quels que soient la distance et le temps d’attente de la commande devant les restaurants, qui lui n’est pas compté. Et de plus en plus, on nous demande de faire une double livraison, en prétextant que c’est sur notre chemin. Dans ce cas, la deuxième course est payée 0,80 euro. » Les plateformes revoient régulièrement le prix de la course. Les livreurs ne découvrent alors qu’une fois la commande acheminée qu’ils ne seront payés que 2 euros au lieu de 3.

Maillons essentiels de la poursuite d’activité des restaurants, ces travailleurs indépendants ont continué à circuler, quitte à prendre tous les risques sanitaires. D’habitude si réservés quand il s’agit de livrer les repas, ce soir-là, place du Ralliement, les coursiers parlent.

Ils seront une quinzaine à s’exprimer publiquement et dénoncer leurs conditions de travail, souvent méconnues des clients. Certains passants, curieux, engagent même la conversation. « Je ne savais pas tout ça », réagit, choquée, une femme d’une cinquantaine d’années. C’est ce même sentiment de révolte qui a décidé en septembre la CFDT du Maine-et-Loire à les organiser en collectif.

Coursiers Angers CPilardUn projet qui a abouti à la mi-novembre à la naissance d’Uliv-Angers (Union des livreurs indépendants à vélo) afin de se faire entendre et de proposer à ses membres un panel de services, allant de l’information juridique à l’obtention de prêt bancaire facilité pour permettre aux livreurs d’acheter leur équipement (vélo, protections…) sans avoir à justifier de revenus ni de garant.

Une trentaine de livreurs rejoint l’Uliv

En seulement trois semaines d’existence, une trentaine de livreurs ont rejoint cette union. Et, déjà, la médiatisation de leurs réalités de travail a provoqué quelques avancées. « Fin novembre, la mairie d’Angers s’est engagée à mettre en place une zone de stationnement et des lieux à la disposition des livreurs pour qu’ils puissent s’abriter et recharger leur portable ou leur vélo. De belles promesses ; maintenant, on attend les actes ! résume Antoine Lelarge, de la CFDT du Maine-et-Loire. D’ici là, les membres du collectif pourront accéder aux locaux de la CFDT en centre-ville, avec à leur disposition une borne de rechargement de téléphone portable et batterie de vélo, des toilettes, un distributeur d’eau et de boissons chaudes. »

Cette marque de considération, les livreurs aimeraient aussi l’avoir de la part des restaurateurs, « qui nous chassent quand on essaie juste de se mettre à l’abri, et des plateformes qui exercent une surveillance constante par GPS et nous demandent de nous prendre régulièrement en photo de manière aléatoire », explique Mamadou, employé d’Uber Eats pendant trois ans, avant d’être bloqué définitivement par la plateforme parce qu’un client avait déclaré que son repas n’avait pas été livré.

« À tout moment, ils peuvent bloquer notre compte, en invoquant des motifs qu’ils sont dans l’incapacité de prouver, sans jamais nous demander ce qui s’est passé. » Ce qu’il voudrait aujourd’hui, c’est d’abord « un interlocuteur avec qui discuter en cas de litige. Qu’une personne, un humain, vérifie avant de nous bloquer définitivement. Parce qu’on n’est pas des animaux ! »

Signe du malaise que provoque ce genre de publicité sur la place publique, Uber Eats a décidé (lors d’une rencontre organisée par la CFDT deux jours avant la mobilisation) de venir rencontrer les coursiers un jour toutes les trois semaines à Angers. L’avancée est notable dans cette relation jusqu’alors totalement déshumanisée – où le groupe ne réunissait les livreurs qu’une fois par an, leur laissant pour tout moyen de contact un numéro de téléphone qui ne répond jamais. À cette annonce lâchée au mégaphone place du Ralliement, les livreurs applaudissent, soulagés. Il est 20 heures. Alors que la place se vide, les clients Uber Eats angevins reçoivent une notification sur leur smartphone : « Nous avons temporairement interrompu la prise de commande car tous les coursiers sont très occupés. »

aballe@cfdt.fr

©Coralie Pilard