Les coulisses d’un sale boulot

Publié le 06/02/2017

Souvent déconsidérés et dévalorisés, les agents d’entretien arpentent quotidiennement les bureaux des entreprises pour y faire le ménage. Ils ont accepté de raconter ce métier qu’ils exercent avec fierté, malgré le mépris d’une partie de la société. La CFDT s’emploie à faire sortir de l’ombre ces travailleurs invisibles.

Vous les croisez peut-être le matin, tôt, à votre arrivée au bureau. Ou dans les transports en commun, les yeux gonflés par une nuit trop courte. Employés par des sociétés de nettoyage, ces salariés « invisibles » investissent les bureaux parisiens quand le jour dort encore et s’éclipsent quand le soleil se lève. Aminata a 42 ans mais en paraît dix de plus. Quatre jours par semaine, elle se lève à 4 heures pour être à 6 h 30 dans le quartier d’affaires de la Défense (92). « J’y travaille jusqu’à 9 heures, puis je rentre chez moi. Je repars en fin d’après-midi pour travailler dans une autre entreprise jusqu’à 21 heures. »

Dans le RER qui la ramène à Aulnay-sous-Bois (93), elle adresse un signe de tête discret à ses « confrères », comme elle les appelle, avant de coller sa tête contre la vitre et de fermer les yeux. « Au début, je m’endormais systématiquement. Si vous saviez le nombre de fois où j’ai raté ma station. » Dans la rame, une certaine solidarité s’est développée au fil du temps. « Personne ne connaît le prénom de l’autre. Mais on sait où chacun descend, alors on se réveille mutuellement si besoin. » Ce soir, en rentrant chez elle, elle ira embrasser ses enfants endormis puis s’allongera quelques heures, avant de devoir repartir.

Comme beaucoup d’agents de la propreté, Aminata est immigrée. Comme beaucoup, elle travaille à mi-temps – qu’elle complète deux jours par semaine avec des ménages en journée chez les particuliers. Malgré ses deux emplois et des amplitudes horaires de quinze heures, elle parvient tout juste à joindre les deux bouts, avec 1 100 euros mensuels et deux enfants à charge. Si elle a accepté de parler de son quotidien, c’est pour rompre ce sentiment de ne pas exister dans la société. « On fait une activité de service mais on ne nous considère pas, on ne nous regarde même pas. C’est comme si on ne voulait pas nous voir. » Ce sentiment, Patrick le connaît bien. Ancien responsable de secteur en propreté de locaux, ce militant CFDT se souvient de ces clients qui venaient se plaindre de la présence de tel ou tel agent après 9 heures. « Ils me demandaient de placer des profils qui présentent bien ou qui ne soient pas en tenue, pour mieux se fondre dans la masse. Qu’importe, s’ils doivent récurer les toilettes sans gants de protection, du moment qu’on ne les remarque pas. »

Depuis plusieurs années, le Syndicat francilien de la propreté (SFP-CFDT) s’efforce de négocier la mise en place de plages horaires continues pour ces salariés. Faire travailler les agents de 6 h 30 à midi, en commençant par les tâches les plus bruyantes et dérangeantes pour ne pas perturber le travail des salariés. « Quelques secteurs sont sensibles à cette volonté de ne pas morceler le travail des prestataires de services et commencent à développer des contrats en journée. Mais pour une majorité d’entreprises, ces salariés doivent rester invisibles », explique M’hamed Buhallut, secrétaire général du syndicat. Une mise à l’écart spatiale et temporelle volontaire que le client justifie souvent par une raison pratique – éviter de gêner l’employé dans son travail – et à laquelle vient s’ajouter le manque de respect de certains usagers. « Leurs déchets, ils ne les mettent pas dans leur poubelle, ils les jettent par terre. Ils se disent que les femmes de ménage vont passer et nettoyer », frémit Patricia.

Après des années de ménages dans un établissement financier, son contrat l’a amenée à pousser les portes d’une grande marque de cosmétiques. « J’ai cru que ça serait mieux. Il y a beaucoup de femmes qui travaillent là-bas, mais c’est encore pire. Et si on se plaint à nos chefs d’équipe, ils nous disent de nous taire. »

« On ne croise personne d’autre que nos ombres »

Elle ne serait pas contre avoir une présence syndicale à qui s’adresser sur le lieu de travail. « Mais avec nos horaires, on ne croise personne d’autre que nos ombres. » Et si, comme elle, de nombreux agents ont compris l’intérêt d’un travail en continu, ils n’y voient pas toujours que des avantages. Les contraintes du travail morcelé, des horaires décalés, ils ont appris à faire avec, faute de mieux.

Mais les organisations syndicales en sont bien conscientes : vouloir mettre en place des horaires en journée sans poser au préalable les questions de revalorisation salariale et d’un temps partiel avec une durée minimale de vingt-quatre heures par semaine* sera difficile. « À l’heure actuelle, beaucoup ont des contrats de seize ou dix-sept heures payées 500 ou 600 euros par mois. Du coup, il n’est pas rare de voir des femmes venir sur leur lieu de travail avec leurs enfants, faute de mode de garde. Avec de tels salaires, comment voulez-vous vous payer une baby-sitter jusqu’à 23 heures ? », détaille Patrick. Mère de trois enfants, Patricia avoue les avoir déjà amenés sur son lieu de travail par le passé. Aujourd’hui, elle compte sur l’aînée pour s’occuper de ses frère et sœur. « Je m’assure de tout préparer la veille. Quand j’arrive au travail, j’appelle pour m’assurer que tout va bien. » Elle évoque aussi ses collègues qui viennent accompagnées de leur mari, le soir ou le dimanche, pour les aider à venir à bout d’un travail toujours plus exigeant.

Avec plus de 600 entreprises répertoriées dans le secteur, la concurrence est rude. Celles qui font sous-traiter le nettoyage de leurs bureaux imposent non seulement les horaires mais aussi les cadences et les tâches, dont la liste ne cesse de s’allonger. « Personne n’a jamais fixé une limite au nombre de mètres carrés à nettoyer en une heure. Les cahiers des charges sont systématiquement modifiés pour faire un maximum d’économies avec toujours moins de personnel », explique Patrick. Par ricochet, de plus en plus de chefs d’équipe se retrouvent souvent entre le marteau et l’enclume. « Et pour répondre à un appel d’offres ou s’assurer un renouvellement de contrat, certains n’hésitent pas à monter des dossiers contre leurs agents, au motif que telle ou telle mission n’a pas été correctement effectuée. » Signe encourageant, plusieurs licenciements ont été contestés aux prud’hommes. « On a vu des clients de bureaux prendre la défense de salariés incriminés à tort sur la qualité de leur travail et rédiger des attestations. C’est aussi l’intérêt de favoriser la coactivité entre les clients et les prestataires : rendre ces salariés visibles et pouvoir les accompagner plus facilement. »

Courant 2017, la CFDT va devoir s’attaquer au toilettage de la convention collective nationale de la branche. Fin 2015, la CFDT avait déjà obtenu l’instauration d’une prime de fin d’année pour les salariés de la branche (150 euros en cas de temps plein). Un petit plus non négligeable pour des agents dont l’écart de rémunération correspond à 2 euros bruts l’heure entre le premier et le dernier échelon de la grille. Le SFP-CFDT (avec l’appui de la fédération des services) souhaiterait travailler de manière plus systématique avec les syndicats des sociétés clientes. Porter syndicalement une plateforme de revendications communes, au nom de la responsabilité sociale des entreprises. « Il n’y a que comme ça que nous parviendrons à faire bouger les lignes. Laisser les choses en l’état, c’est refuser à ces salariés la reconnaissance sociale et professionnelle à laquelle ils aspirent. »

 aballe@cfdt.fr

* En 2014, la CGT et FO ont accepté de signer un accord dérogatoire de seize heures hebdomadaires minimales.

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