Le triptyque gagnant de la CFDT chez Tisséo

Publié le 08/08/2018

Information, convivialité, accompagnement : en alliant actions de proximité et travail revendicatif sur les conditions de travail, la section CFDT du réseau de transports urbains toulousains gagne la confiance des salariés.

Le 12 janvier 2018, un conducteur de bus qui tentait de s’interposer entre deux bandes de jeunes a reçu des jets de neige carbonique à bout portant avant de parvenir à s’échapper par la fenêtre du véhicule. Un mois plus tôt, un coup de carabine à air comprimé tiré sur un bus en périphérie de Toulouse poussait les 1 400 conducteurs du réseau à exercer leur droit de retrait. Tous dénoncent des agressions de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes. Et les 47 agents de prévention (qui doivent assurer la sécurité des 440 000 voyageurs quotidiens mais aussi des conducteurs et contrôleurs) ne savent plus où donner de la tête. Franck Cavestro est l’un d’eux. Il est aussi élu au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail depuis 2016. « Chez Tisséo, 33 % des accidents de travail sont la conséquence d’une altercation ou agression physique », déplore-t-il.

La présence continue d’une CFDT crédible

     

La proximité comme fer de lance
Distribution de tracts aux heures de prise de service, moments de convivialité organisés avec les salariés sont les solutions privilégiées par la section. Face à la radicalité affichée par certaines organisations syndicales, ce choix offre visibilité et crédibilité à une CFDT de plus en plus plébiscitée par les salariés.

Un service d’accompagnement
Au-delà de l’assurance-vie professionnelle de la Cnas (Caisse nationale d’action syndicale), le Syndicat national des transports urbains (SNTU) propose aux adhérents CFDT de les accompagner en cas de perte de points, en finançant des stages de récupération de points faute de respect de cette obligation par l’employeur, mais aussi en cas de suspension de travail à la suite d’une perte de points : une fois épuisé le solde de congés payés et RTT des conducteurs, le syndicat peut les soutenir financièrement pendant un certain temps.

Une coordination régionale
Deux fois par an, les sections des réseaux de transport urbain se réunissent pour aborder les problématiques locales et faire remonter les attentes au SNTU. « Cela permet surtout aux équipes CFDT d’échanger sur leurs pratiques syndicales. La sécurité, problème commun à tous les réseaux, quelle que soit leur taille, est un thème récurrent depuis quelques années », explique Jean Emmanuel Le Bonjour, coordinateur SNTU pour la région Sud-Ouest. La prochaine session se tiendra en mars 2018.

     

La section, consciente du sentiment croissant chez les conducteurs d’être abandonnés des pouvoirs publics et de la direction, a décidé de prendre le taureau par les cornes en alliant proximité et action revendicative. « Nous avons des métiers très différents chez Tisséo, et il est difficile de trouver un thème fédérateur. Mais la sécurité et plus largement les conditions de travail sont pour nous prioritaires », explique la déléguée syndicale Marie-France Didierjean.

Depuis 2014, des actions de proximité sont mises en place dans les trois dépôts de bus du réseau, avec une présence CFDT dès la prise de service. Les distributions de tracts, tirés à 1 500 exemplaires au minimum, s’effectuent par roulement entre 5 et 14 heures. « Cela nous permet de toucher le maximum de salariés et d’offrir à tous le même niveau d’informations, quels que soient leurs horaires », explique Franck Cavestro. « Les retours sont nombreux, et se traduisent souvent par des demandes d’informations complémentaires auxquelles nous nous engageons à répondre rapidement. Avec un principe : ne jamais donner de réponses approximatives. Cela nécessite d’avoir une bonne connaissance des droits des salariés et des accords, et de nous rapprocher du réseau CFDT professionnel et interprofessionnel », précise Marcel Terrisse, coordinateur sûreté et militant de la première heure.

L’information stricto sensu se conjugue avec d’autres moments, plus conviviaux. Depuis un an, des petits déjeuners sont organisés par la section dans les dépôts de bus où les conducteurs viennent prendre leur service mais où travaillent aussi les agents de maîtrise et les cadres. « C’est un bon moyen de faire se rencontrer des salariés qui n’ont pas forcément l’occasion de se croiser et d’échanger. Face au corporatisme de certaines organisations, ce mode d’action porte ses fruits et fait de nous une organisation crédible », note Marie-France Didierjean. Pour la section, la possibilité de mutualiser les heures de délégation, obtenue bien avant la loi Rebsamen, avec report possible d’un mois sur l’autre si la totalité des 165 heures n’est pas utilisée, est un vrai plus. « Cela permet des opérations d’envergure, très appréciées par les salariés, mais aussi de mieux répartir le temps syndical selon les besoins. Pourtant, nous tenons à ce que chacun des militants garde un pied dans le métier, pour rester au plus près des réalités de terrain », poursuit la déléguée syndicale.

À cela s’ajoute l’offre d’un service à l’adhérent particulièrement appréciée chez Tisséo : un accompagnement renforcé proposé par le SNTU-CFDT. La protection juridique, plus humaine que celle offerte par les avocats de l’entreprise, amène beaucoup d’agents de prévention et de conducteurs à se rapprocher de la CFDT. « Aujourd’hui, nous sommes face à des salariés qui vivent dans la crainte de l’agression mais aussi dans la crainte des répercussions judiciaires que pourrait leur valoir une interpellation difficile », explique Franck.

La section ne tarde pas à récolter les fruits de ses efforts : en trois ans, elle passe d’une centaine d’adhérents à 140. Et ce, malgré les campagnes déloyales d’autres organisations qui proposent des adhésions au rabais. Les résultats se font également sentir côté représentativité. Aux dernières élections, en 2016, la CFDT, non représentative jusqu’en 2010, enregistre une progression de 4 points (tandis que Sud dévisse de 11 points…) et devient première organisation chez les agents de maîtrise et les cadres.

     

Renforcer les droits de défense des salariés

À la suite de récentes agressions, toutes les organisations syndicales de Tisséo ont été reçues à la mi-janvier par le directeur de cabinet du préfet de Haute-Garonne pour demander que soit revu le niveau d’assermentation des agents de prévention. La section demande notamment que les agents puissent être dotés de menottes « pour éviter d’avoir à faire une clé de bras pendant 45 minutes en attendant les services de police nationale » et de bombes lacrymogènes. Ou que soit expérimentée, comme c’est le cas à Nantes et à Angers, la mise en place de caméras embarquées pour les agents. Les services de l’État ont promis de se rapprocher de la direction de Tisséo afin d’approfondir les droits de défense des salariés de l’entreprise face à une recrudescence de la violence. À suivre…

     

Côté revendicatif, la section n’est pas en reste. « À force de poser le problème de la sécurité et des conditions de travail sur la table, la direction a acté quelques changements », note Dominique Debenne, délégué du personnel. L’accord sécurité signé au niveau de la branche était en sommeil depuis sa signature en 2007. Depuis 2015, une commission de suivi se réunit avec l’ensemble des syndicats de l’entreprise (un représentant par organisation). « La nouvelle direction, très soucieuse de s’attaquer à la lutte contre la fraude, a mis en place un plan d’action. Nous nous sommes appuyés là-dessus pour pousser nos revendications sur les conséquences de l’incivilité dans les transports, détaille Marie-France. Depuis peu, les jugements des agressions subies par les salariés dans les transports sont affichés sur l’ensemble du réseau (métro, tramway, bus). Cela peut paraître anodin, mais c’est une première victoire et un signe de reconnaissance des salariés par l’entreprise. »

Le combat de la CFDT pour des “formations passerelles”

Un programme dit de polycompétences, expérimenté en 2015, est désormais proposé de manière plus systématique. Il consiste à détacher les conducteurs d’une partie de leur temps de travail (sur une semaine ou un mois) pour les affecter au poste d’agent de prévention ou d’agent vérificateur, toujours en binôme avec un « agent de métier ». « Cela apaise certaines tensions sous-jacentes chez les conducteurs, qui peuvent parfois se sentir oubliés des agents de prévention. Chacun se rend alors compte des contraintes de l’autre. À court terme, cette polyvalence des métiers offre une meilleure coordination lors des interpellations. À moyen terme, cela peut ouvrir la voie à des choix de repositionnement dans l’entreprise », explique Franck, agent de prévention.

Parallèlement, la CFDT a bataillé en faveur de la mise en place de « formations passerelles ». Effectives depuis 2017, elles doivent permettre aux conducteurs exposés et usés qui le souhaitent de se repositionner sur d’autres métiers de l’entreprise (notamment au sein du service commercial). « La nouvelle direction, plus pragmatique, commence à prendre conscience que l’attractivité du réseau qu’elle souhaite développer [une troisième ligne de métro automatique, dont le tracé définitif a été validé, doit notamment être construite dans les prochaines années] passe par la sécurité des usagers comme des salariés, explique Dominique. Nous sommes conscients que tout ne dépend pas de l’entreprise mais le soutien affiché doit aussi se traduire dans les faits. Nous y veillons au quotidien. »

aballe@cfdt.fr 

photo © DR

     


Repères

• Implanté à Toulouse, Tisséo exploite 2 lignes de métro, 2 lignes de tramway et 90 lignes de bus. L’entreprise compte 2 765 salariés.

• En 2016, la CFDT obtenait 16 % des voix (+ 4 points) derrière Sud (36 %) et la CGT (24,4 %). Elle compte 140 adhérents. Lors des précédentes élections, en 2014, la CFDT était à 11,87 %.

• Le SNTU-CFDT (Syndicat national des transports urbains) compte 143 sections. C’est la deuxième organisation syndicale de la branche avec 26,5 % des voix, derrière la CGT (38,3 %).