Le blues des blouses blanches

Publié le 14/11/2016

Depuis plusieurs années, la profession d’infirmier est au cœur de la tourmente qui secoue l’hôpital public. Augmentation de la charge de travail, pression budgétaire, manque de reconnaissance… le personnel soignant craque. Reportage à l’hôpital Roger-Salengro de Lille.

« Je repasserai vous voir tout à l’heure pour les soins. » En refermant la porte de la chambre 247, Benjamin tente de masquer son agacement. Pourtant, à peine sa garde commencée, il est déjà désabusé. « Ça fait une heure qu’on est là et on ne peut enregistrer aucune donnée de suivi dans les dossiers, le logiciel censé optimiser la prise en charge du patient ne fonctionne pas. » Au sein de l’unité de neurochirurgie, le déploiement de l’informatisation des dossiers se fait dans la douleur.

CBADET 2016 CFDT CHU Lille benjaminUne épreuve de plus pour le personnel soignant de ce service en perpétuelle évolution. « Il y a quelques mois, nous avons été rattachés à un service de médecine [neurologie] alors que nous sommes des infirmiers en chirurgie. Et personne ne s’est demandé si nous avions les compétences pour le faire fonctionner correctement. » En quinze ans de métier, ce jeune infirmier avait rarement vu une situation aussi dégradée. Un constat partagé par l’ensemble des soignants, qui pointent une dégradation de leurs conditions de travail et l’augmentation constante de la charge de travail.

« Depuis deux ans, nous sommes régulièrement rappelés sur nos temps de repos pour faire des nuits de garde. Les arrêts ne sont jamais remplacés et on finit par atteindre nos limites, explique Agathe*, en poste depuis quelques années. On a beau être à bout, on continue quand même, parce qu’on sait qu’en ne venant pas on met nos collègues en difficulté. L’incapacité à anticiper l’organisation du travail à l’hôpital fait que notre problème devient rapidement celui des autres. » Mais la gestion par la culpabilité a ses limites.

À force de fatigue accumulée, de vie personnelle sacrifiée, certains craquent et se mettent en arrêt. « Les autres sont sous Xanax®. Dans le service, la consommation explose, car c’est le seul moyen qu’on a trouvé pour réussir à dormir, récupérer et cesser de cogiter. »

“Avant, on avait le temps de rire avec les patients”

CBADET 2016 CFDT CHU Lille 041Ces dernières années, la multiplication des tâches en dehors des soins a profondément changé la perception que les infirmiers se faisaient de leur travail. « Avant, on pouvait accorder des dizaines de minutes au même patient. On était là pour calmer ses angoisses, pour rire avec lui. Aujourd’hui, c’est tout juste si on ne leur jette pas le plateau-repas sur la table. On est parfois à la limite de la maltraitance », s’emporte Clémence*. Un paradoxe inimaginable pour ces soignants qui ont tous choisi ce métier pour la relation à l’autre. « C’est un métier altruiste. On donne du temps, de l’énergie à nos patients. Surtout, on crée du lien dans ce service dédié au cerveau, où les patients reviennent pour des tumeurs ou des anévrismes », confirme Agathe.

Au fil des années, ces infirmières ont l’impression de s’être transformées en agents administratifs. De l’admission à la sortie du patient, elles font tout ou presque. « Répondre au téléphone, renseigner la famille, s’assurer du transfert, passer la serpillière. Au final, on est partout et nulle part à la fois. »

« Je faisais une préparation pour une injection. J’ai été dérangé une fois, deux fois… si bien que j’étais perdu dans le dosage. Au final, j’ai préféré jeter 2 000 euros de produits à la poubelle que d’attenter à la vie d’un patient. »

Et cette intensification de la charge de travail finit par troubler la vigilance des soignants, dans un secteur où l’erreur n’est pas permise. « Quitte à être débordés, certains préfèrent travailler seuls pour ne pas risquer de faire reposer la responsabilité sur quelqu’un d’autre », confie Benjamin. Lui se souvient de deux cas où il a bien failli mettre des patients en danger. « Je faisais une préparation pour une injection. J’ai été dérangé une fois, deux fois… si bien que j’étais perdu dans le dosage. Au final, j’ai préféré jeter 2 000 euros de produits à la poubelle que d’attenter à la vie d’un patient. »

Clémence évoque ces collègues qui commencent à développer des troubles obsessionnels compulsifs, des rituels pour s’assurer de ne pas commettre un impair. Jusqu’ici, elle avait toujours réussi à distinguer vie familiale et vie professionnelle. « Aujourd’hui, je n’y arrive plus. Combien de fois nous arrive-t-il de rappeler le service pour clarifier une transmission, s’assurer que l’on a bien fait telle ou telle chose ? », lance-t-elle à ses collègues. Il n’y aura pas de réponse, mais les regards suffisent à comprendre que chacun a déjà connu « ces angoisses et cette peur de l’erreur qui [les] hantent ».

La course à la rentabilité

CBADET 2016 CFDT CHU Lille 055Chaque année, en France, une cinquantaine d’affaires médicales mettraient en cause la responsabilité pénale des infirmiers. Alors les organisations syndicales s’interrogent : jusqu’où faut-il pousser la rigueur budgétaire ? Le coût de l’erreur n’est-il pas supérieur (à plus d’un titre) au coût de la masse salariale ? D’un souci d’économies, l’hôpital public a peu à peu basculé dans une logique de rentabilité pure.

Et le CHR de Lille (duquel dépend l’hôpital Roger-Salengro) n’échappe pas à la règle. « Quand un patient remonte des urgences vers notre service, nous devons faxer une demande à un autre hôpital pour qu’il assure la gestion du transfert. Les informations nous étaient autrefois transmises à l’oral par le brancardier chargé du patient. Nous devons désormais aller chercher dans son dossier, pour peu qu’il soit informatisé, témoigne Benjamin. Un système aberrant, qui nous fait perdre un temps fou, mais un système rentable selon les calculs de la direction. »

C’est cette même logique de rentabilité qui pousse de plus en plus d’établissements à faire sortir les patients le plus tôt possible, bien que leur état ne le permette pas toujours, pour « libérer la place »… Quitte à les voir revenir quelques jours plus tard.

« On ne pourra pas tenir comme ça, on est en train de nous tuer »

Tenir le service. C’est la “mission” que se sont donnée ces soignants. Et ils le font grâce à la « transmission entre les anciens et les plus jeunes et une implication à toute épreuve, au-delà même de ce que les limites du corps peuvent parfois supporter », admet Agathe. Pourtant, elle craint que cette motivation ne disparaisse au fil du temps, tout comme le lien qu’elle crée avec les patients, qui s’étiole au fur et à mesure que s’accumulent les tâches sans rapport avec les soins.

En évoquant leur avenir dans la profession, certains confient leur souhait de passer libéral, par peur de l’usure professionnelle, parce qu’ils considèrent avoir fait le tour de la question. D’autres pensent simplement à changer de service, en espérant que les choses seront différentes. Certains enfin, pensent plus radicalement à arrêter ce métier dont ils ont rêvé, et pour lequel ils ont déjà tant donné. « On ne pourra pas tenir comme ça, on est en train de nous tuer », lâche Clémence. Des mots qui résonnent douloureusement dans cet hôpital marqué par plusieurs suicides en 2012. 

CBADET 2016 CFDT CHU Lille 056En l’espace de quelques jours, trois aides-soignants de l’hôpital Roger-Salengro s’étaient donné la mort. Une série de drames « sans lien direct avec l’environnement professionnel », conclura l’Inspection générale des affaires sociales, mais porteurs d’un certain malaise. « On fait face à la douleur, la maladie, la mort tous les jours. On donne tout. Tout ce qu’on demande en retour, c’est de rentrer chez nous en bonne santé physique et mentale. »

 

* Les prénoms ont été changés.

aballe@cfdt.fr

©Photos Cyril Badet