La section courage du Leclerc du Cannet Rocheville

Publié le 06/08/2019

Infatigable ! La section CFDT du Leclerc du  Cannet porte des positions courageuses face à une direction hostile. Son développement constant et son score très enviable aux élections professionnelles sont sa plus belle récompense.

« Ici, ce n’est pas paternaliste, c’est royaliste ! » C’est ainsi qu’Antoine d’Eurveiller, le secrétaire du comité social et économique (CSE), décrit l’ambiance dans le Leclerc du Cannet Rocheville (Alpes-Maritimes). Le PDG de ce magasin de centre-ville, qui accueille près de huit mille clients par jour, se plaît à rappeler fréquemment aux responsables CFDT de l’entreprise : « N’oubliez pas, vous êtes ici chez moi. » Ils ne risquent pas de l’oublier, les militants CFDT, tant ce patron leur complique la tâche. Et lorsqu’on les interroge sur la qualité du dialogue social, ils répondent en souriant : « Déjà le mot dialogue… alors social… ! »

     

Le “mouvement Leclerc” et ses conséquences
Contrairement à d’autres géants de la grande distribution, le groupe E.Leclerc fonctionne sur un modèle coopératif dans lequel chaque magasin est autonome. Ce système explique la variété de la qualité du dialogue social et, pour la CFDT, la difficulté d’une implantation syndicale à la hauteur des 127 000 salariés du groupe.

Une section qui ne lâche rien
Décalage de la paie, temps de repos, amplitudes et affichage des horaires au moins quinze jours à l’avance, primes d’assiduité qui sautent à la moindre absence, base de données économiques et sociales pas mise à jour, etc. La section ne laisse rien passer et interpelle la direction sur tous les sujets qui fâchent. Un travail usant mais indispensable.

Des moyens réduits mais des astuces
Alors que la section ne bénéficiait déjà pas de moyens syndicaux suffisants, la direction les a encore réduits à l’occasion du passage au CSE. Cela n’empêche pas la section d’utiliser a plein le réseau CFDT, les outils confédéraux, la fédération, le syndicat mais aussi la production des sections des autres enseignes telle que les tracts, qu’elle adapte à ses propres besoins.

     

Triste réalité ! « Il nous faut constamment aller au clash pour faire avancer la direction. Elle ne prend de décisions que le dos au mur », confirme Corinne Marais, la déléguée syndicale. Elle se souvient de cette époque pas si lointaine où la direction avait décidé d’installer des caméras dans le fumoir (à l’époque où fumer était encore autorisé !) et dans la salle de pause afin de surveiller les salariés. « Il a fallu menacer de saisir la Cnil* pour qu’elle les enlève, ce qui a été fait quelques semaines plus tard… mais les caméras ont été remplacées par des détecteurs de mouvement. »

La complexe bataille autour de l’ouverture dominicale

Aux élections de 2010, la section CFDT, présente depuis 2006, prend le leadership, avec 100 % des suffrages exprimés, dans les instances représentatives du personnel (IRP) jusque-là tenues par des élus sans étiquette. C’est à cette époque qu’arrive l’actuel PDG. Sa première décision va vite remuer la section. En dépit d’un décret préfectoral limitant les ouvertures du magasin sept jours sur sept en été et à Noël, il décide d’ouvrir tous les dimanches, alors même que le Syndicat Services des Alpes-Maritimes vient de gagner un procès contre l’enseigne Casino au motif de non-respect dudit décret.

Pour ouvrir le dimanche, le PDG embauche une soixantaine d’étudiants et quelques volontaires parmi les salariés, qu’il rémunère à 200 %. « Ces salariés gagnent bien leur vie et sont satisfaits de leur emploi – mais j’estime que 200 %, ce n’est pas assez. C’est en tout cas beaucoup mieux que les autres, qui sont sur les minima conventionnels, c’est-à-dire quasiment au Smic. Alors que faire ? », s’interroge la déléguée syndicale. Pour la section, la bataille autour du travail dominical se révèle délicate. D’autant que le patron a déjà prévenu : si la CFDT demande l’application du décret, il licenciera tous les étudiants. La section choisit de s’en remettre à l’inspection du travail, qui ne s’est pas encore prononcée.

Au-delà du strict respect du droit, la question du travail dominical pose celle du pouvoir d’achat des salariés. Or, dans cette partie de la Côte d’Azur, le coût de la vie est plus élevé qu’ailleurs. L’immobilier, en particulier, est sous tension. Comment vivre dans cette région avec un salaire proche du Smic ? La question ne semble pas du tout intéresser la direction. Depuis 2011, aucune augmentation collective n’a été accordée aux 340 salariés (297 équivalents temps plein). « La direction a même essayé de décaler la paie, ce qui aurait eu pour conséquence de faire perdre une semaine de salaire aux salariés, explique Corinne Marais. Notre intervention a mis fin à cette tentative. »

Ces interventions, parfois quotidiennes, sont le lot de la section CFDT. Elle est sur tous les fronts : temps de repos, amplitudes et affichage des horaires au moins quinze jours à l’avance, primes d’assiduité qui sautent à la moindre absence, BDES (base de données économiques et sociales) pas mise à jour, etc. Elle a aussi fort à faire en matière de conditions de travail. « On rencontre pas mal de problèmes au service livraisons, observe Fabien Parisy, l’un des élus CFDT du CSE. La charge de travail y est beaucoup trop lourde. Les salariés de ce service se tournent vers nous pour que nous intervenions auprès de la direction et temporisions. »

Chez les hôtesses de caisse aussi, les conditions de travail se dégradent : l’éclairage au néon interfère avec celui des écrans des caisses ; certains postes sont exposés au froid ; les sièges des caissières, de plus en plus rafistolés. « On avait constaté avec le médecin du travail que certains sièges étaient cassés, se souvient la déléguée syndicale. Au lieu de les changer, la direction a fait remplacer les pièces manquantes. Tout est fait à l’économie, et pourrait à terme compromettre la santé des salariés. C’est pesant, d’autant que lorsqu’on demande quelque chose, nous n’obtenons jamais de réponse immédiate. Tout remonte d’abord au PDG, qui n’assiste pas aux réunions des IRP mais souhaite tout contrôler. »

Des adhérents présents dans tous les services du magasin

Récemment, la section a demandé l’achat de tire-palettes électriques supplémentaires permettant de réduire l’impact du transport de charges lourdes. « Trop chers, nous a-t-on répondu, raconte Antoine d’Eurveiller. Idem pour les formations gestes et postures qui éviteraient bien des troubles musculo-squelettiques. La direction refuse de les financer, et encourage les salariés à les prendre en charge sur leurs comptes personnels de formation ! »

Malgré des salaires peu attrayants et des conditions de travail souvent difficiles, la section CFDT ne cesse de s’étoffer. Même s’il y a eu de nombreux départs liés à un turnover élevé, la section a dépassé les 40 adhérents. « Nous sommes désormais présents dans tous les services, affirme Symone Nesonson, une autre élue CFDT du CSE, et les salariés n’hésitent pas à nous contacter par Facebook, Messenger, téléphone, mail ou par SMS. »

Cette proximité avec les salariés et le contact direct – indépendamment de la rigueur des comptes rendus des travaux des IRP et de la bonne tenue des comptes du comité d’entreprise – ont permis d’établir des liens de confiance avec une majorité des personnels. Celle-ci s’est traduite à plusieurs reprises dans les urnes. En 2014, la CFDT, alors seule organisation syndicale, avait raflé 100 % des suffrages dans le collège employés. En septembre 2018, malgré le report à plusieurs reprises des élections et la présence de listes CGT et CFE-CGC, la CFDT a maintenu son leadership avec 82 % des voix. Le Syndicat des Services des Alpes-Maritimes a demandé à la section de progresser de deux adhérents par an. Au mois de février, le contrat était déjà rempli !

« Nous avons beaucoup de sympathisants, constate Antoine d’Eurveiller. Les salariés apprécient les activités proposées par le CE. De plus, dès qu’ils ont un problème lié au travail, ils viennent nous voir. Il y a la queue dans le couloir les jours de permanence. » La section fait également de la défense individuelle et conseille les salariés en conflit avec la direction « parfois jusqu’aux prud’hommes », explique Corinne Marais, elle-même conseillère prud’homale.

L’intérêt de faire partie d’un réseau structuré

Sans surprise, la direction a profité du passage des anciennes IRP (CE, CHSCT, DP) au CSE pour réduire les moyens des élus. « Elle a refusé toute négociation visant à aller au-delà du minimum légal. Résultat : nos élus n’ont plus que 22 heures de délégation, contre 35 heures auparavant, regrette Corinne Marais. C’était déjà pas excessif auparavant, on va devoir faire avec les moyens du bord… » Forte des relations établies avec les sections d’autres enseignes grâce au syndicat, elle s’emploie à faire vivre le réseau CFDT à fond. « On reprend des tracts de la section Carrefour Nice, via Facebook, que l’on adapte à notre situation », confie Antoine d’Eurveiller. Carrefour venant en aide à Leclerc… un bel exemple de solidarité syndicale !

dblain@cfdt.fr 

* Commission nationale de l’informatique et des libertés.

     

Repères

• Magasin de 4 500 m2, E.Leclerc Le Cannet Rocheville accueille chaque jour près de 8 000 clients et emploie 340 salariés.

• En 2018, le groupe emploie 127 000 personnes et compte 681 points de vente.

• En septembre 2018, la CFDT remporte les élections avec 82,4 % des suffrages, devant la CGT (8,5 %), et obtient 9 élus titulaires sur 11 et 7 suppléants sur 11. La section compte actuellement 44 adhérents.

     

 
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