La Réunion au bord de l’asphyxie

Publié le 11/01/2019

L’île volcanique de l'océan Indien figure parmi les départements français les plus touchés par la pauvreté. Les services publics ont un rôle essentiel à jouer pour y remédier. Encore faut-il leur en donner les moyens. Reportage.

Karl Maillot SgenCFDT Reunion2018 DPrimaultAu pied du piton de la Fournaise, l’île de La Réunion frémit depuis longtemps à petits bouillons. Mi-novembre, le couvercle a sauté en marge de la mobilisation des gilets jaunes, entraînant plusieurs nuits d’émeutes et de violence. Pas de quoi surprendre Karl Maillot (photo ci-contre) : « Nous l’appréhendions de plus en plus avec toujours la même question: quand est-ce que ça va exploser», se désole le secrétaire général adjoint de la CFDT-Réunion.

Les images de jacarandas en fleurs masquent en effet difficilement la réalité sociale de ce « caillou volcanique » posé au milieu de l’océan Indien. Selon les études de l’Insee, 40 % des habitants de La Réunion vivent sous le seuil de pauvreté. Pour un quart des ménages, les prestations sociales constituent l’essentiel des ressources. Quatre fois plus qu’en métropole.

Ajoutons à ce cocktail un coût de la vie nettement supérieur à celui de la métropole, et vous obtenez une situation classée « grande cause territoriale », comme l’a qualifiée le Conseil économique, social et environnemental régional (Ceser) de La Réunion, dans un rapport de décembre 2017. « Le réseau social et familial a longtemps permis de faire vivre des solidarités et finalement de cacher cette grande pauvreté, souligne Karl Maillot. Les signes ne trompent pourtant pas. Il existe une population illettrée d’environ 120000personnes et un nombre important d’enfants qui savent à peine lire en 6e. La qualité du service public doit être à la hauteur de ce défi. » Mais pour les agents qui travaillent dans les trois versants de la fonction publique (État, territoriale et hospitalière), la marche paraît bien haute.

Des écoles délabrées

Direction Saint-André, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Saint-Denis, la capitale. Située en zone urbaine sensible, l’école primaire Docteur Martin accueille quelque 300 élèves dans des conditions déplorables. Peintures écaillées, trous béants dans la cour de récréation, installations électriques défaillantes… « La dernière réhabilitation d’ampleur date de 1963 », s’indigne un membre de l’équipe pédagogique.

« L’agrément pour accueillir les centres aérés pendant les vacances a été supprimé alors que nous faisons classe tous les jours de l’année », souffle Vincent Dandrel, professeur des écoles et militant CFDT. Devant le danger que courent les élèves et le personnel à Saint-André comme dans de trop nombreuses écoles à travers toute l’île, le Sgen-CFDT réclame un « plan Marshall » et des investissements injectés le plus rapidement possible dans la rénovation des bâtiments.

Crystelle EcoleStAndre LaReunionCFDT2018La préfecture, les communes, l’inspection académique… Tous ont été alertés, mais tous se renvoient la balle. Dans l’attente sans fin de travaux, les enseignants s’échinent pour pallier les défaillances des institutions. Chrystelle [photo ci-contre] a fait sa troisième rentrée à Saint-André en août dernier. Sa première en classe dédoublée de CP  : « Un vrai plus pour les enfants », se réjouit-elle avant d’ajouter un bémol. Dans la précipitation de la décision ministérielle, les conditions matérielles n’ont pas suivi. Ici, c’est le salon d’un logement de fonction qui a été transformé à la hâte en salle de classe.

Dans le quartier du Chaudron, un peu plus loin, une douzaine d’élèves s’entassent dans un espace de 9 m2. Si La Réunion a bénéficié à plein des réductions d’effectifs des classes de CP et donc du recrutement de nouveaux professeurs des écoles, c’est qu’elle accueille sur son territoire un taux d’établissements scolaires inscrits en réseau d’éducation prioritaire (REP) nettement supérieur à celui de la métropole. Sur les 76 collèges recensés, 45 sont en REP dont 21 en REP + (réseau d’éducation prioritaire renforcée).

Parmi eux, le collège Terrain Fayard. «Plus de 70% de nos élèves sont boursiers, détaille la principale. Nous savons que des enfants ne déjeunent pas, que les parents sont absents. Jusqu’à présent, nous avions des relais dans les associations du quartier. Mais avec la baisse des contrats aidés, beaucoup de ces médiateurs ont disparu.»
La pertinence de leurs missions, elle, est pourtant toujours là. «Notre économie ne supportera pas la réduction de ces enveloppes si elle ne s’accompagne pas d’un plan pluriannuel de résorption de la précarité», souligne Karl.

Pendant longtemps, les emplois aidés et les contrats fournis par les mairies, souvent des temps partiels contraints, ont joué le rôle d’amortisseur social. Résultat, la fonction publique territoriale de l’île semble s’en être fait une spécialité. Dans les collectivités, le ratio fonctionnaires-agents en contrat est l’inverse de celui de la métropole : 20 % de fonctionnaires pour 80 % de contractuels.

Un modèle à bout de souffle

«Des agents, et notamment des femmes, à qui on impose des petits temps partiels se retrouvent sous le seuil de pauvreté», constate Alain Mani, le responsable du Syndicat CFDT-Interco de La Réunion. Jules a dû attendre trente-cinq ans pour bénéficier du statut de fonctionnaire. Pendant toute cette période, cet agent de catégorie C affecté au parc automobile de la Ville de Saint-Denis a accumulé les contrats, sans évolution de carrière et sans toucher la revalorisation pour « vie chère » à laquelle ont droit les titulaires. «C’est très compliqué de joindre les deux bouts dans ces conditions», assure-t-il. Il suffit de faire un tour dans les rayons des magasins et de regarder le prix des aliments pour s’en convaincre.

dprimault@cfdt.fr

     

FPHP LAReunion CFDT2018 DPrimault

La fragile santé de l’hôpital

Parmi les indicateurs de pauvreté de l’île de La Réunion, le rapport du Ceser souligne le nombre de cas de diabète liés à la malbouffe. « Ils sont fortement corrélés à la précarité, écrivent les rapporteurs. C’est parmi les plus pauvres que l’on trouve la plus forte proportion de diabétiques et c’est aussi parmi eux que se trouvent ceux qui se font le moins soigner. » Le secteur de la santé subit les mêmes restrictions budgétaires que la métropole. La direction du CHU, dans le cadre d’un plan de retour à l’équilibre, a prévu la suppression de 150 postes d’ici à 2020 et l’extinction des RTT pour le personnel en repos fixe. « Le matériel n’est plus remplacé tous les cinq ans mais uniquement tous les dix voire dix-huit ans, témoigne Michel, du service biomédical. Nous sommes responsables du bon déroulement des soins, mais avec des machines vieillissantes, nous ne sommes pas à l’abri d’un accident. »  
     
             

 

© Photos Dominique Primault