La CFDT signe un accord sur la pénibilité à l’imprimerie Fabrègue

Publié le 01/12/2015

Malgré les progrès technologiques, les métiers de l’imprimerie restent physiquement pénibles. Chez Fabrègue Imprimeur, la CFDT a négocié la reconnaissance des situations de pénibilité et des mesures pour les prévenir et les compenser.

L’imprimerie Fabrègue fait figure d’exception dans un secteur mis à mal par l’arrivée d’internet. Longtemps imprimeur attitré des mairies pour les documents administratifs et de la Sécurité sociale pour les feuilles de soins, Fabrègue a su se repositionner au moment de la mise en œuvre de la carte Vitale et de la dématérialisation des actes administratifs.
« Nous avons pu rebondir grâce à de gros investissements dans des machines ultramodernes. Cela nous a permis d’améliorer notre compétitivité et de trouver de nouveaux débouchés », explique le délégué syndical CFDT Francis Cubertafon.

Une section CFDT née avec les 35 heures

     


Une CFDT très bien implantée
La section compte 60 adhérents, dont une dizaine de militants. Fait plutôt rare en Limousin, la CFDT est seule présente ; ni la CGT ni FO n’ont réussi à s’implanter. La section s’investit beaucoup dans les questions de santé, sécurité, prévention de la pénibilité, grâce à l’action du CHSCT. L’accord sur la pénibilité a été signé en mars 2015, pour trois ans, avec une clause de revoyure annuelle.

70 % des salariés polyexposés
Le diagnostic effectué en vue de l’accord pénibilité a mis en évidence l’exposition de 70 % des salariés à plusieurs critères de pénibilité. Définis par la loi de 2014, ce sont les charges lourdes, les postures pénibles (positions forcées des articulations), les vibrations mécaniques, les gestes répétitifs à cadence élevée, le bruit, les agents chimiques dangereux, le travail de nuit, le travail en équipes successives alternantes, le travail en milieu hyperbare, les températures extrêmes. Au fur et à mesure de la publication des décrets d’application de la loi de 2014, le compte personnel de prévention de la pénibilité intégrera ces expositions sous forme de points.

Des actions de prévention
L’entreprise s’est engagée à « réaliser des actions tendant notamment à la réduction des polyexpositions aux facteurs de pénibilité ou à l’adaptation et l’aménagement du poste de travail ». La commission de suivi de l’accord mise en place par la CFDT permettra de veiller à ce que les engagements pris soient effectivement respectés

     

Les actuels dirigeants sont deux frères. Emmanuel, président-directeur général, et Denis, directeur général délégué, ont hérité de l’entreprise fondée par leur arrière-grand-père. Les ouvriers de l’imprimerie sont quelques-uns à avoir fréquenté la même école que les Fabrègue, dans la petite ville de Saint-Yrieix-la-Perche, située à 40 kilomètres au sud de Limoges. Serge Beylier, secrétaire du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), a été recruté par le père de l’actuel P-DG. C’était il y a trente-cinq ans. Reçu le matin, il prenait son poste le jour même à 14 heures. Au dire des salariés, le processus de recrutement n’a guère changé depuis, et toute décision revient au chef d’entreprise et à son frère. Comment la CFDT a-t-elle pu s’imposer dans un contexte aussi familial, pour ne pas dire paternaliste ? « La section est née avec la loi sur les 35 heures, se souvient Francis Cubertafon. L’un des élus, délégué du personnel, adhérent CFDT de longue date, a été désigné délégué syndical par le syndicat pour négocier l’accord sur le temps de travail. » Depuis, la section a pris son essor. Elle compte aujourd’hui plus de 60 adhérents, dont une dizaine de militants et si elle est le seul maître à bord (ni la CGT ni FO n’ont réussi à s’implanter, malgré quelques tentatives), elle n’a rien du syndicat maison. « Les relations avec la direction sont cordiales, mais cela n’empêche pas d’aborder tous les sujets, même si parfois les choses se tendent », précise Francis. Les occasions ont été nombreuses. En vingt voire trente ans de maison pour beaucoup d’entre eux, les salariés de Fabrègue ont vu leur métier évoluer, parfois trop vite à leur gré. La transition technologique qui a eu lieu ces dix dernières années a coûté à l’entreprise 90 emplois, mais il n’y a eu aucun licenciement, uniquement des départs en retraite.

La pénibilité, lot commun des Fabrègue

Les pixels ont chassé le plomb, les machines ont changé, les salariés ont dû s’adapter. Mais les métiers de l’imprimerie restent des métiers physiquement éprouvants, avec du travail de nuit, des horaires en trois-huit ou en deux-sept, des charges lourdes, un environnement bruyant, l’utilisation de produits chimiques dangereux, des gestes répétitifs… Bref, les différentes causes de la pénibilité, aujourd’hui reconnues et compensées dans le cadre du compte personnel de prévention de la pénibilité (C3P), pour lequel la CFDT s’est battue depuis 2003 sont le lot commun de la majorité des hommes et des femmes qui travaillent chez Fabrègue. « J’ai été opéré en 2012 de l’épaule gauche à cause d’une rupture de la coiffe des rotateurs, c’est un ensemble de tendons qui lâche ; j’ai subi la même intervention à l’épaule droite l’année suivante », témoigne Serge, conducteur de machine offset, qui a dû batailler et faire intervenir la médecine du travail afin d’obtenir un poste moins éprouvant physiquement. « Pour alimenter la machine, je poussais des bobines de papier qui pèsent de 1,2 à 1,5 tonne et sont plus hautes que moi. » Les maladies professionnelles, les pathologies des tendons et des articulations sont fréquentes. « L’entreprise a été rappelée à l’ordre par la Carsat [caisse d’assurance retraite et de la santé au travail] en raison d’un taux d’accidents du travail et de maladies professionnelles parmi les plus élevés de la région », note le secrétaire du CHSCT, qui a dû faire des pieds et des mains pour que le document unique d’évaluation des risques, obligatoire depuis 2001, soit enfin mis en place, cinq ans après !

Les reclassements en interne sont compliqués car les postes « moins pénibles » sont rares. Quand un salarié ne peut plus assurer physiquement sa charge de travail, il court le risque d’être licencié pour inaptitude. « Dès 2013, quand les premiers textes sur la pénibilité sont sortis, il y a eu une prise de conscience, se souvient Serge. Donner aux salariés vieillissants la possibilité de finir leur carrière dans des conditions plus douces, favoriser le tutorat et passer le relais aux plus jeunes, c’est pour nous une forme de reconnaissance, un juste retour sur les efforts fournis. » Après le vote de la loi en 2014, la direction qui, jusque-là, traînait des pieds, se montre soudain pressée de mettre en place un plan d’action sur la pénibilité. Il n’en est pas question pour la CFDT, qui veut saisir l’occasion de négocier un accord. « Nous avons demandé la constitution d’une commission pénibilité chargée de réfléchir aux termes de l’accord et que soit effectué par la suite un bilan annuel afin de le faire évoluer », raconte Serge. Le délégué syndical, le secrétaire du comité d’entreprise, un représentant de la direction, le secrétaire du CHSCT et le médecin du travail réunis au sein de cette commission commencent leurs travaux. Parallèlement, le médecin du travail, un ergonome et un expert de l’association régionale pour l’amélioration des conditions de travail (Aract) procèdent à une expertise des postes de travail et rédigent un diagnostic qui servira de base au futur accord. Le diagnostic établit que 70 % des salariés sont concernés par l’exposition à plusieurs critères de pénibilité tels qu’ils sont définis par la loi (lire « Les 3 points à retenir », ci-dessous). L’accord reprend dans un premier volet tous les engagements de la direction quant aux « mesures générales de prévention visant à la réduction des polyexpositions aux facteurs de pénibilité ou à l’adaptation et à l’aménagement du poste de travail ». Concrètement, la direction s’engage à investir dans du matériel du style tables élévatrices, transpalettes électriques, filmeuses automatiques. Les bonnes pratiques déjà mises en œuvre en matière d’usage des produits chimiques doivent se poursuivre : « substitution de produits moins nocifs ou dangereux pour l’environnement, suppression du perchloréthylène, bonne ventilation des ateliers par système d’extraction d’air […] » De plus, deux salariés de deux ateliers différents, parmi les plus exposés, seront formés à la prévention de la pénibilité en vue de former ensuite leurs collègues.

Des fins de carrière allégées pour les salariés exposés

Le second volet de l’accord concerne les salariés en fin de carrière. « Nous avons obtenu des aménagements de fin de carrière, la priorité d’accès à un poste de jour pour les travailleurs en trois-huit de plus de 55 ans, la possibilité d’évoluer vers une fonction de tuteur », résume Serge. Un salarié parti à la retraite tout récemment a été le premier à bénéficier des mesures négociées dans l’accord : il a allégé ses semaines de travail pendant les derniers mois en ne travaillant pas le vendredi. Dès le 1er janvier 2016, les compteurs de pénibilité seront mis en place. À l’avenir, les salariés exposés pourront, grâce aux points cumulés sur leur compte personnel de prévention de la pénibilité, suivre des formations pour accéder à un emploi moins pénible, réduire leur temps de travail ou partir à la retraite plus tôt.

mneltchaninoff@cfdt.fr

     


Repères

• Le groupe Fabrègue – Fabrègue Imprimeur (imprimerie de labeur offset) et Fabrègue Duo (vente de fournitures de bureau) – emploie 330 salariés dont 188 ouvriers.

• L’usine située à Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne) dispose d’une surface de 4 000 m2 où sont regroupés les espaces de stockage de papier et l’ensemble du parc de machines à imprimer.

• Le chiffre d’affaires 2014 du groupe Fabrègue est le suivant : 30 millions d’euros pour Fabrègue Imprimeur et 14,4 millions d’euros pour Fabrègue Duo.