La CFDT a pris ses marques chez Vente-privée

Publié le 13/01/2015

Le paradis des bonnes affaires sur Internet n’en était pas un pour les salariés. La CFDT a réussi à s’implanter et à instaurer un vrai dialogue social.

Chez Vente-privée, la CFDT a fait un carton aux élections de juin 2014, avec 62 % des voix. Le jour du vote, quand le bureau a fermé ses portes à l’heure prévue par le protocole électoral, les salariés faisaient encore la queue devant les isoloirs. « Un huissier de justice est venu constater que tous n’avaient pas pu voter », se souvient Julien Lafaye, délégué syndical central (DSC), lui-même surpris par cette affluence. Avec ce scrutin, une nouvelle génération d’élus CFDT est née, aussitôt envoyée en formation à Pantin en décembre pour faire connaissance et se former aux subtilités du mandat de délégué du personnel (DP). La vingtaine de militants venus des sites de Mitry-Mory, la Plaine Saint-Denis, Le Blanc-Mesnil et Lyon mesurent le chemin parcouru dans une entreprise qui a longtemps été un désert syndical.

La société, née en 2001 avec l’essor des nouvelles technologies, a connu un succès fulgurant. Son jeune PDG au look cool et au discours gauchisant, Jacques-Antoine Granjon, « Jag », est en vogue dans le microcosme des start-up et plaît aux médias. Cool, le quotidien des salariés l’est nettement moins : le code du travail n’est pas le livre de chevet des jeunes entrepreneurs du Net.

   


Succès électoral

Grâce à la ténacité des premiers militants et à l’accompagnement du Syndicat commerce 93, les élections de 2010 ont été un raz de marée CFDT : inexistante dans l’entreprise un an avant, elle a recueilli 52 % des suffrages, loin devant les autres organisations. Une nouvelle vague orange a déferlé en 2014  : la CFDT atteint 62 % des voix (23 % pour la CFE-CGC, le reste pour FO et la CGT.)

Une réglementation respectée

« Une entreprise consciente, profondément centrée sur l’humain », est-il indiqué dans la présentation du groupe sur le site de Vente-privée. « Si l’entreprise est aujourd’hui dans les clous en termes de droit du travail, c’est grâce à nous. C’est mieux pour les salariés, mais pour la direction aussi », juge Martial Meziani, qui s’indigne malgré tout d’apprendre que l’entreprise a récemment reçu un trophée en ressources humaines.

Des augmentations régulières

Les négociations annuelles obligatoires se sont toujours conclues par une augmentation collective supérieure à 1,5 % ces quatre dernières années. Les primes mensuelles sont désormais fixées en fonction de la productivité et non plus de façon arbitraire. La CFDT a aussi obtenu une hausse plancher de 35 euros sur quatre ans.

   
       

Quand Martial Meziani, l’ex-DSC, aujourd’hui chargé de mission à la Fédération des services, est embauché en 2010 comme préparateur de commandes sur le site logistique de Mitry-Mory, une seule organisation syndicale est représentée, la CGT, mais elle est « quasi inactive ». Quelques pseudo-DP sans étiquette sont bien présents : « Des proches de la direction, qui pouvaient faire licencier qui ils voulaient. »

Des primes attribuées “à la tête du client”

Les conditions de travail sont rudes. Dans les entrepôts au toit de tôle, il fait trop chaud l’été, trop froid l’hiver ; les passages aux toilettes sont comptés, les salariés travaillent 8 heures par jour penchés sur des tables, sans avoir le droit de s’asseoir ni de se parler. « Et encore, le traitement réservé aux intérimaires était pire ! Les chefs leur parlaient mal et leur disaient qu’ils n’avaient qu’à dégager s’ils n’étaient pas contents. » Les retards sont pénalisés : 5 minutes valent 10 euros de retenue sur la paye, 30 euros sur la prime mensuelle et de 50 à 100 euros sur la prime semestrielle. Ces primes ne sont pas attribuées en fonction d’objectifs mais « à la tête du client ». Avec moins d’un an d’ancienneté, Martial ne peut pas se présenter aux élections de 2010. Il contacte Gérald Reinosa, secrétaire du Syndicat CFDT commerce 93, qui guide ses premiers pas de salarié non protégé syndicalement actif. Les mandats de DSC et de représentant syndical au comité d’entreprise lui sont confiés quand il atteint un an d’ancienneté. La réaction de la direction ne se fait pas attendre : « J’ai été convoqué, on m’a dit : “Pourquoi tu as fait entrer la CFDT dans l’entreprise ?” »

Martial passe ses heures de délégation à faire le tour des services. Il ne lâche pas son guide des droits – « le code du travail, mais en plus simple ». Le développement devient son obsession. Un travail de maillage est effectué par la section CFDT, avec au moins un correspondant CFDT par site et par service, afin de recueillir les revendications de tous les salariés. Lorsque Julien Lafaye est nommé RSS sur le site logistique de Mitry-Mory, il doit affronter diverses brimades de la hiérarchie (surcharge de travail, changements de poste et de service) que seule une intervention de l’inspection du travail fait cesser. Les salariés sollicitent de plus en plus les représentants de la CFDT, certains adhèrent, la section compte bientôt une trentaine de militants. Les élections de 2010 donnent 52 % à la CFDT.

Les années 2010-2011 voient l’entreprise franchir le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Les effectifs sont multipliés par deux. « Il fallait nommer très vite des managers, la direction a choisi des gens qui n’en avaient pas les compétences et n’étaient pas formés, ce qui s’était déjà produit auparavant dans les sites logistiques », raconte Martial. Les employés y sont malmenés, et les échanges un peu vifs entre managers et intérimaires tournent vite au clash. « Les dirigeants de l’entreprise se sont rendu compte qu’il fallait calmer le jeu, explique Julien. Ils ont nommé en 2012 un directeur des opérations logistiques plus professionnel. »

Peu à peu, les relations s’apaisent, le management s’améliore à la logistique. Le droit syndical n’est plus un gros mot. « Je me suis senti plus respecté, les managers me saluaient ; ce n’était pas le cas avant », note Julien. Les demandes des salariés portées par la CFDT sont entendues. Les préparateurs bénéficient de sièges adaptés, de vêtements chauds, de primes indexées sur l’activité. La CFDT obtient le respect de la réglementation en matière de santé et de sécurité. Les accès aux issues de secours et aux extincteurs sont dégagés, les chefs d’équipe ont obligation de porter des chaussures de sécurité. Un système de chauffage est installé dans les entrepôts, et des grilles au bout des quais de chargement pour que l’air puisse circuler en été.

La majoration des heures supplémentaires en question

Alors qu’à la logistique le climat se normalise, c’est au siège, à la Plaine Saint-Denis, que les relations se tendent. Dans cet univers de start-up où cadres et créatifs boivent des cafés gratuits à volonté, l’augmentation de l’activité se ressent sur la charge de travail. Les annonces doivent être fabriquées et mises en ligne du jour au lendemain matin. Le temps de travail des salariés du web (40 heures, avec un jour off tous les deux mois) explose. La CFDT réclame plus de transparence dans le décompte des heures, avec une pointeuse pour tous les salariés. La majoration des heures supplémentaires est l’une des revendications de la CFDT, alors que les NAO se profilent. Le thème a fait mouche ! Par leur vote, les électeurs ont donné à la CFDT les moyens de poursuivre le dialogue social qu’elle a rendu possible.

mneltchaninoff@cfdt.fr

   


Vente-privée en chiffres

• 2 300 salariés (800 en 2004), un chiffre d’affaires de 1,6 milliard d’euros, 3,5 millions de visiteurs uniques par jour sur le site ou l’application, de 50 000 à 150 000 colis expédiés quotidiennement.

• Le siège, à la Plaine Saint-Denis (93), compte 1 600 salariés. Les sites logistiques du Blanc-Mesnil (93), de Mitry-Mory (77) et de Saint-Vulbas (01) emploient 630 salariés. Une trentaine travaille dans le nouveau site spécialisé dans la vente de vin et de produits alimentaires, à Beaune (21).