Quelles clés pour un rebond industriel ?

Publié le 28/02/2013
Innovation, politique de filières, dialogue social... Quelles sont les conditions indispensables pour préparer l'industrie de demain ?

C’est une véritable hémorragie de plans sociaux que connaît l’industrie française. Un phénomène en recrudescence depuis 2012, après deux années de relatif répit, et qui inquiète d’autant plus que le nombre d’emplois détruits n’est plus compensé par le nombre d’emplois créés. L’industrie manufacturière a ainsi perdu 23 897 emplois en 2012 et 121 946 en trois ans. Selon l’observatoire Trendeo, les fermetures de site ont augmenté de 42?% l’an dernier. Soit un total de plus d’un millier d’usines (1?087 unités de production) qui ont fermé depuis 2009. Et quand on sait qu’un emploi direct dans l’industrie génère entre deux et trois emplois chez les sous-traitants (et cinq en comptant les emplois indirects, hors industrie), la déliquescence du tissu industriel a de quoi faire frémir.

Pour autant, dans cet environnement difficile, tous les secteurs ne sont pas touchés de la même manière ni à la même échelle. Si l’automobile, la pharmacie, l’électronique, la filière papier-carton et l’agroalimentaire figurent parmi les plus touchés, l’aéronautique, le luxe ou les énergies vertes réussissent à sortir leur épingle du jeu et à créer des emplois. La résignation n’est donc pas de mise, et comme le pense la CFDT, une stratégie de reconquête industrielle est possible… Et s’impose ! De manière d’autant plus urgente que derrière chaque fermeture de site, c’est tout l’équilibre de territoires qui est fragilisé. Alors, s’il n’y a pas de fatalité à la désindustrialisation, quelles sont les conditions du rebond ? Comment reprendre l’offensive ? Petit tour d’horizon des clefs de la reprise.

Réorienter les stratégies «?low cost?»

Rendre les produits français plus compétitifs passera nécessairement par leur «?montée en gamme?», pour les rendre plus attractifs à l’export. Exemple souvent cité : l’automobile, où les constructeurs français Renault et PSA font les frais d’un positionnement «?bas de gamme?» sur des «?petits?» modèles qui dégagent peu de marges. Résultat : «?coincés entre les modèles allemands, haut de gamme, et ceux des pays qui pratiquent les «?bas coûts?» de production, et donc  plus compétitifs que nous sur les prix, les modèles français se font tailler des croupières?», explique Patrick Pierron, secrétaire national en charge des politiques industrielles. «?C’est donc par la spécialisation des produits, davantage d’innovation et l’intégration encore plus poussée de services associés que les produits français pourront se distinguer?», précise Dominique Gillier, secrétaire général de la fédération de la Métallurgie (FGMM).

"La montée en gamme des produits est indissociable de la montée en qualification professionnelle des salarié", Dominique Gillier, sectrétaire général de CFDT-Métallurgie

Une stratégie qui passe par un effort accru de recherche et d’innovation, de coopération (c’est la fameuse «?stratégie de filières?») et de formation des salariés. «?La montée en gamme des produits est indissociable de la montée en qualification professionnelle des salariés?», ajoute Dominique Gillier. Ce qui confère à la politique de formation aux métiers technologiques (formation initiale, formation continue en entreprise, formation pour accompagner les reconversions) un rôle central. Pour réussir cette « montée en gamme », la question des politiques publiques est donc plus largement posée. Car, comme le souligne Patrick Pierron «?jusqu’alors,  le choix de prime à la casse pour soutenir l’automobile, qui a contribué à vendre du bas de gamme, ou la politique de soutien aux bas salaires ont finalement été un handicap à la compétitivité française?».

Jouer collectif

Parmi les nécessités : rééquilibrer le tissu industriel français, encore largement dominé par les grands groupes, en misant davantage sur le tissu très dynamique de PME, mais surtout, en structurant davantage ces acteurs par filière industrielle. «?Historiquement, la France a construit son industrie sur les grands groupes, avec une identification un secteur/un grand groupe, le tout soutenu par les programmes de l’État, rappelle Patrick Pierron. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Nous devons impérativement développer des politiques de filières.?» L’idée étant de favoriser les coopérations –?et donc l’innovation?–, voire de mettre en place une solidarité entre acteurs d’une même filière, plus habitués à être en concurrence. «?Pour sortir de ce système où les sous-traitants jouent les variables d’ajustement quand la situation du donneur d’ordres se dégrade?», ajoute-t-il. «?quand ils ne refont pas tout simplement leur trésorerie sur leur dos?», évoquant la pratique de certaines entreprises d’attendre plusieurs relances avant de payer leurs sous-traitants, «?car dans l’intervalle, 15?% auront mis la clef sous la porte?».

Dans ce rééquilibrage du tissu industriel entre fleurons et PME, ajoutons la nécessité de favoriser l’émergence des ETI (entreprises de taille intermédiaire), trop peu nombreuses dans l’Hexagone contrairement à l’Allemagne (respectivement 4 600 en France et 12 000 outre-Rhin). Le développement de ces entreprises de 250 à 4 999 salariés est d’autant plus stratégique que ces dernières sont beaucoup plus soucieuses de leur ancrage territorial (à la différence des grands groupes, largement internationalisés et aux logiques «?transfrontalières?»), et elles ont une dimension suffisante pour innover, exporter et créer de l’emploi.

Un rebond est possible, mais il ne se fera pas sans l’appui de politiques publiques volontaristes, tant au niveau national qu’européen.

Bien entendu, la nécessité de développer  les coopérations entre acteurs concerne le rapprochement entre monde de la recherche et celui de l’entreprise. Le développement des pôles de compétitivité –?mis en place en 2004?– en est un des vecteurs. Car, on l’aura compris, la clef de l’avenir industriel, c’est l’innovation. Qu’elle soit technologique, de design, de production, de marketing, ce n’est que grâce à elle que la production française pourra garder –?ou retrouver?– un avantage compétitif.

Négocier le virage de la troisième révolution industrielle

Autrement dit, réussir la transition entre une économie reposant sur les énergies fossiles et au mode de production «?linéaire?» (à la différence de l’économie «?circulaire?», où le recyclage et la valorisation de tous les «?entrants?» sont prépondérants), et une économie «?bas carbone?». Nous n’en sommes qu’aux balbutiements, et, comme le reconnaissent les experts, les potentiels de croissance et de création d’emplois de cette nouvelle économie sont encore largement sous-exploités (*). Pourtant, les enjeux sont énormes : qu’il s’agisse de l’éco-conception des produits (c’est-à-dire en minimisant les impacts environnementaux de leur production), de l’utilisation des énergies renouvelables (photovoltaïque, éolien, hydro-électrique, solaire, biomasse et géo-thermie), les innovations en matière de recyclage des produits (pour éviter de se contenter du simple enfouissage ou de l’incinération des déchets, mais pour développer toutes les formes de valorisation), ces filières d’avenir sont plus que prometteuses. Plastiques «?bio-sourcés?», produits à partir de fibres végétales, pneus «?écologiques?»… La révolution verte se met en marche. L’avance technologique française dans certains de ces secteurs, comme dans l’éolien off-shore par exemple, est un atout qui peut permettre le rebond industriel. Bien plus, l’élaboration de produits ou technologies aux normes environnementales élevées pourrait représenter un avantage concurrentiel supplémentaire dans une compétition internationale acharnée.

On l’aura compris, le rebond est possible, mais il ne se fera pas sans l’appui de politiques publiques volontaristes, tant au niveau national qu’européen, voire international, tant l’évolution des normes et des réglementations concernant la transition écologique et énergétique nécessite une coordination et un engagement à tous les niveaux. C’est encore là que le bât blesse, les crises exacerbant les replis nationaux et les intérêts économiques particuliers.

epirat@cfdt.fr

photo : Réa