La branche énergie d’Alstom passe sous pavillon américain

Publié le 25/06/2014

Après deux mois d’intenses tractations, General Electric (GE) remporte la bataille face à Siemens et Mitsubishi Heavy Industries (MHI) pour le rachat de la branche énergie d’Alstom. L’État entre au capital du nouvel Alstom à hauteur de 20 %.

L’offre de General Electric pour le rachat de la branche énergie d’Alstom a fini par l’emporter. Ultime coup de théâtre, intervenu le 22 juin, après un feuilleton de deux mois pendant lesquels se sont affrontés différents protagonistes, à coup d’offres successives : le géant américain General Electric, l’allemand Siemens, qui après avoir fait une proposition en solo, a noué une alliance avec le japonais MHI. Ainsi que les représentants de l’État français, soucieux de préserver les intérêts stratégiques du fleuron tricolore puisque Alstom fournit les turbines des centrales nucléaires…

Quel est le scénario retenu ?

À travers son offre initiale, présentée le 23 avril, c’est en fait la totalité de la branche énergie d’Alstom (qui représente 70 % du chiffre d’affaires du groupe) que GE souhaitait racheter. Ce passage sous la seule autorité américaine aurait signifié un démantèlement pur et simple du groupe, Alstom se retrouvant alors réduit à sa branche transports (27 % de son chiffre d’affaires), et par là même fragilisé. Un scénario refusé par le ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique, Arnaud Montebourg, qui est monté au créneau, notamment en signant un décret, le 14 mai, permettant de préserver les intérêts stratégiques dans le domaine de l’énergie.

Le scénario finalement retenu évite la prédation pure et simple de l’ensemble : si l’américain rachète la partie turbines à gaz et turbines vapeur (excepté les turbines vapeur produites en France, qui feront l’objet d’une société détenue pour moitié par GE et Alstom), il est convenu de créer trois coentreprises, détenues à 50-50 par GE et Alstom : une spécialisée dans les réseaux intelligents* (smart grids), une autre dans les énergies renouvelables (éolien off shore et on-shore) et la dernière en hydroélectricité.

Enfin, le scénario retenu fait entrer un troisième acteur dans un montage complexe : l’État, qui devient le premier actionnaire d’Alstom, avec 20 % du capital. L’État va en fait racheter les deux tiers des parts que détenait Bouygues, qui était actionnaire principal avec 29,4 %, et qui souhaitait se désengager.

Cette offre est-elle la meilleure option ?

Bien que les conditions de l’offre de General Electric aient été « améliorées », il n’en reste pas moins qu’Alstom passe pour la plus grande partie de ses activités sous pavillon américain. « Nous aurions préféré une alliance plus équilibrée », reconnaît Dominique Gillier, de la CFDT-Métallurgie, regrettant « qu’aucune solution n’ait été proposée qui maintienne l’autonomie d’Alstom dans son intégrité ».

De l’avis général, le statu quo n’était pas souhaitable. La survie à long terme d’Alstom était en jeu. Même si, pour l’heure, le groupe donne des gages de bonne santé économique (carnet de commandes plein, marges correctes et position de leader sur divers marchés comme les centrales à charbon, l’hydraulique ou la maintenance des centrales électriques), Alstom connaît des difficultés de financement et un endettement très élevé. Dans ce secteur d’activité à forts besoins capitalistiques (afin de financer la R&D ou les investissements dans les grands projets), retrouver du cash était donc devenu indispensable. La vente de ses activités turbines ainsi que l’alliance stratégique avec GE concernant les autres activités dans l’énergie vont lui redonner ces capacités.

En avril dernier, la FGMM avait déjà averti : il faut « permettre une réelle consolidation financière du groupe ; pourquoi pas par l’arrivée de nouveaux investisseurs, y compris publics. Mais donnons-nous du temps pour examiner tous les scénarios ».

L'avenir du groupe est-il mieux assuré?

Indéniablement, du point de vue financier, l'alliance conclue lui donne de nouvelles possibilités (se désendetter et investir). Du point de vue de l'emploi, "Il n'y a pas de craintes à avoir sur le court et moyen terme", estime Dominique Gillier. Lors de ces deux mois de tractations, le gouvernement a en effet fait pression sur GE pour apporter des garanties sur le maintien de l'emploi, mais aussi en faveur de la création d'emplois. L'américain s'est engagé à créer 1000 emplois sur trois ans, avec une clause encore inédite: GE serait amené à verser une pénalité de 50 000 euros par emploi non-créé. Le gouvernement a en outre obtenu d'autres concessions, comme en matière de localisation des centres de décisions (qui restent en France).

Le fait que l'Etat entre au capital du groupe et en soit actionnaire de référence semble être un gage sérieux en vue de « sécuriser l’équilibre des pouvoirs au sein des nouvelles sociétés Alstom qui seront créées en partenariat avec GE, mais aussi de sécuriser la maîtrise technologique dans les secteurs stratégiques que sont l’énergie et le transport », comme l'a précisé la FGMM dans un communiqué. En d'autres termes,GE n'aura pas les mains totalement libres, l'Etat pourra peser dans les décisions (d'investissements notamment). Ce dernier se réserve en outre un droit de véto concernant le secteur stratégique des turbines à vapeur fournies à EDF pour ses centrales nucléaires.
Enfin, la branche Transports d'Alstom sort renforcée de cette opération: le fabricant de TGV vient de conclure un accord, le 21 juin, pour racheter l'activité "Signalisation ferroviaire" de GE, devenant ainsi le deuxième leaders mondiaux du secteur. Tandis que sa situation était l'an dernier encore, celle d'une branche très fortement endettée et avec très peu de marges de manoeuvre pour croitre, l'arrivée de GE dans l'histoire a transformé la donne, et redonner de l'espoir pour se développer sur de nouveaux marchés, notamment à l'international -tandis qu'il réalise toujours 70% de son activité en Europe.


epirat@cfdt.fr

* Un règlement européen de 2013 définit le réseau électrique intelligent comme étant « un réseau électrique capable d’intégrer de manière efficace en termes de coûts le comportement et les actions de tous les utilisateurs qui y sont raccordés, y compris les producteurs, les consommateurs et ceux qui à la fois produisent et consomment, afin de garantir un système d’alimentation efficace sur le plan économique et durable, présentant des pertes faibles et un niveau élevé de qualité, de sécurité de l’approvisionnement et de sûreté ».

photo © Fred Marvaux / Réa