[Dossier 1/3] L’industrie sort de la crise

Publié le 13/06/2018

L’année 2017 montre enfin des signes positifs dans une industrie française asphyxiée depuis la crise de 2008. Mais pour pérenniser l’emploi face à une concurrence mondiale redoutable, les politiques industrielles devront miser sur le capital humain.

Certains parlent d’« embellie », d’autres de « rebond », voire de « reprise ». Quelle que soit la manière de la qualifier, trente années de désindustrialisation et la crise de 2008 plus tard, l’année 2017 marque un point d’étape. « On a enrayé la mécanique de déclin », résume Thierry Weil, professeur à l’École des Mines ParisTech et délégué général fondateur de la Fabrique de l’industrie1.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: en 2017, la production industrielle a connu un rebond de 2,7% – son rythme le plus élevé depuis 2012; et la hausse de 4% dans l’investissement industriel témoigne d’une reprise de la confiance. Quant au rétablissement des marges des entreprises, « son taux est en moyenne de 38% ! Du jamais vu depuis 1967 », souligne Isabelle Brémond, consultante chez Syndex.

Autre indicateur positif, en 2017, le nombre de créations de sites industriels a dépassé le nombre de fermetures d’usines, pour la première fois depuis 2008 : 125 ouvertures contre 100 fermetures, selon l’étude annuelle de la société Trendeo2. En parallèle, les chiffres de l’emploi industriel retrouvent un nouveau souffle: 0,5% de hausse d’emploi direct, hors emploi intérimaire, une première depuis l’avant-crise, en 2001.

Des racines lointaines

Peut-on affirmer pour autant que l’industrie française sort de l’ornière ? Les années de désindustrialisation et l’avant- crise ont durablement affecté le tissu industriel. En dix ans, la part de la production française sur le marché mondial a baissé de 3 à 2 %, reléguant l’Hexagone au 8e rang des puissances industrielles. « Et, aujourd’hui, notre appareil de production n’est plus en capacité de répondre à la hausse de la demande », expliquait Louis Gallois, président du conseil de surveillance de PSA et de la Fabrique de l’industrie, en début d’année. Avec un taux d’utilisation des capacités de production de presque 86 %, « nous sommes arrivés à saturation », confirme un expert de Syndex.

Pour que la reprise soit durable, elle devrait être soutenue par des politiques d’investissement dans l’appareil productif plutôt que des politiques actionnariales « court-termistes », encore privilégiées.

Dans les secteurs florissants comme l’aéronautique, où l’activité ne faiblit pas – les carnets de commandes d’Airbus sont pleins pour les dix prochaines années –, certains mécanismes ancrés pourraient venir entraver cette nouvelle dynamique. La pression pour augmenter les cadences de production ou encore le surbooking (qui consiste à commander plus de pièces que nécessaires à ses sous-traitants, afin d’être certain d’être approvisionné, et à n’en n’acheter qu’une partie au final) sont des pratiques courantes. « La recherche de baisse des coûts pèse fortement sur les sous-traitants. La chaîne d’approvisionnement est fragilisée et contrainte. Ce qui oblige certains à délocaliser une partie de leur activité pour tenir », explique Léna Quer-Riclet, consultante en diagnostic économique, social et financier. Dans d’autres secteurs comme la construction électrique, on observe un autre phénomène : la reprise de l’activité est réelle mais elle ne bénéficie pas à la France.

Le futur de l’industrie

Alors quelles perspectives pour notre pays ? Selon une majorité d’analystes, c’est l’industrie du futur qui constitue « une opportunité, à condition d’y investir plus massivement et de se positionner sur des produits à forte valeur ajoutée, sur lesquels nous pourrons être compétitifs. Tout cela suppose des logiques d’investissement encourageant l’innovation, la formation et la montée en compétences des salariés », souligne Thierry Weil.

Une position partagée par la Fédération Chimie-Énergie de la CFDT, qui appelle à prendre le virage de la chimie verte. Dans ce secteur, « nous avons de forts potentiels de développement », indique Laurent Soulier, secrétaire fédéral, qui cite d’autres pistes comme « la chimie de spécialité, dans laquelle est privilégiée la construction de produits en carbone, pouvant être utilisés dans l’automobile ou l’aéronautique, pour alléger les équipements, à la place des pièces en métal ». Après des années dictées par la recherche permanente du low cost, qui a fragilisé durablement l’industrie hexagonale, c’est là tout l’enjeu de la reprise industrielle. 

1. La Fabrique de l’industrie est un laboratoire d’idées présidé par Louis Gallois.
2. Société spécialisée dans la veille et la collecte d’informations industrielles et marketing.

epirat@cfdt.fr

© Photo Cyril Badet

     

Gabriel Colletis DR[Interview]

Gabriel Colletis

“Réorienter la production industrielle vers les besoins réels de la société”

Professeur de Sciences économiques à l’Université de Toulouse-1*

Sommes-nous dans une phase de reprise industrielle ?

Malgré quelques indicateurs encourageants, qu’il convient de regarder avec une grande prudence, je ne crois pas du tout que nous assistions à un retournement de tendance. Tout ce qui a causé ou contribué à la désindustrialisation depuis une trentaine d’années est encore à l’œuvre : qu’il s’agisse du défaut ou des mauvais choix de spécialisation, la faiblesse des ETI (entreprises de taille intermédiaire, de 250 à 4 999 salariés), le manque de politiques industrielles… tout cela ne s’est pas amélioré.

Et si certains parlent de « reprise », c’est surtout à une reprise des importations que nous assistons, ce qui constitue notre talon d’Achille. Une note récente de Natixis indique que les deux tiers de la demande actuelle profitent aux produits manufacturés importés.

Êtes-vous pessimiste quant à une possible renaissance de l’industrie ?

Non, au contraire ! Je suis convaincu du rôle clé de l’industrie dans la prospérité des nations et du fait que la préservation de l’industrie est une condition indissociable de la préservation du tissu social. Je suis donc un fervent défenseur du renouveau industriel, mais je pense que les conditions ne sont pas réunies actuellement pour cela.

L’avènement de la robotique et la 4e révolution industrielle ne sont-elles pas des opportunités suffisantes ?

Cela ne constitue certainement pas des conditions suffisantes. Dans mon ouvrage L’Urgence industrielle ! je propose un certain nombre de pistes, parmi lesquelles le fait d’ancrer les activités productives sur les territoires. Une renaissance industrielle ne peut pas fonctionner en offshore, sans racines, sans un écosystème territorialisé, alliant proximité géographique, complémentarité d’activités et confiance. Une grande partie du succès d’Airbus tient à cet ancrage territorial.

C’est pourquoi nous devons requestionner la place des grands groupes, les reconsolider sur nos territoires. Parmi les autres conditions d’une renaissance industrielle, je dirais aussi qu’il faut réorienter la production industrielle vers les besoins de la société, dont on voit bien qu’ils ne sont pas correctement satisfaits, qu’il s’agisse des besoins alimentaires, de santé, de logement…


La robotique ou le big data pourraient y contribuer : c’est ainsi que nous devons penser leur développement. Au fond, ce que je prône, c’est qu’il faut penser la renaissance industrielle dans le cadre d’un nouveau modèle de développement, et pas seulement d’un nouveau modèle de croissance. Et pas forcément en produisant plus mais en produisant mieux. Ce qui pose la question de salariés mieux formés, d’une montée en qualification, etc. Enfin, ce nouveau modèle doit être pensé à toutes les échelles : locale, nationale et européenne. Il n’y aura pas de renouveau industriel solide sans un autre cadre européen. 


*Gabriel Colletis est président de l’association du Manifeste pour l’industrie, et auteur de L’Urgence industrielle ! aux éditions Le Bord de l’eau, 200 pages.

     
       Propos recueillis par epirat@cfdt.fr      

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