Covid-19 “La nature du chômage que nous allons connaître jusqu’à l’été sera très différente de celle qui nous attend après”

Publié le 28/04/2020

Six semaines après le début du confinement et l’arrêt brutal de l’économie, les premiers chiffres du chômage sont sans appel. Quels dispositifs faut-il mettre œuvre ? Combien de personnes sont concernées ? Quel rôle pour l’assurance chômage dans la période ? Tour d’horizon avec Patricia Ferrand, vice présidente (CFDT) de l’Unedic.

Les premiers chiffres du chômage viennent de tomber, avec 246 000 demandeurs d’emploi de plus en mars. Quelle analyse en fais-tu ?

C’est clairement une explosion en seulement quelques jours, mais malheureusement peu surprenante. Les salariés en CDD et intérim en sont les premières victimes. Derrière les chiffres, la question est de comprendre la nature de cette hausse et de savoir comment celle-ci va se traduire dans le temps. Nous savons déjà que la crise sera longue et difficile, et que la hausse du chômage que nous allons connaître jusqu’à l’été sera très différente de celle qui nous attend après lorsqu’elle touchera aussi les CDI. Notamment parce que les entreprises vont d’abord recourir aux dispositifs de flexibilité classiques internes (gel des recrutements, mesures de prises de congés, activité partielle individualisée, accords de performance collective…) dans le but de limiter le montant de leur masse salariale. Très clairement, cela signifie que les premiers mois vont être marqués par une explosion des fins de missions intérim et de CDD, les plans sociaux arriveront plus tard, mais seront tout aussi dramatiques en terme d’emploi.

Ces salariés précaires et autres contrats courts étaient pourtant l’une des catégories visées par la dernière réforme de l’assurance chômage, et dont une partie de l’application a été reportée au 1er septembre ?

Effectivement, et c’est ce qui rend leur situation d’autant plus dramatique ! Dans sa réforme, le gouvernement a voulu inciter les travailleurs précaires à retrouver plus vite un travail, jugeant la situation du marché de l’emploi favorable. Indépendamment de ce qu’on peut en penser politiquement, le retournement brutal de conjoncture rend d’autant plus intenable l’application de ces mesures, même retardée au 1er septembre. Cela vaut aussi pour les mesures de la réforme déjà en vigueur, comme la dégressivité des allocations ou le fait de devoir travailler six mois au lieu de quatre (soit 905 heures au total) pour pouvoir ouvrir des droits, et qui a conduit des dizaines de milliers de chômeurs à être privés d’indemnisation. Mais aujourd’hui, seul le gouvernement qui a fixé ces règles par décret jusqu’en 2022 peut décider de les abroger. Un premier geste a été fait vis-à-vis d’autres publics, comme les démissionnaires ou la prolongation de l’indemnisation pour les chômeurs en fin de droits. Mais ira-t-il jusqu’au bout ? Cette crise constitue peut-être l’occasion de repenser le sens même de l’assurance chômage.

C’est-à-dire ?

Pour faire face à la crise, l’Etat a choisi d’adapter et d’élargir un certain nombre de dispositifs. L’investissement massif du gouvernement dans l’activité partielle protège aujourd’hui 10,8 millions de salariés en emplois stables, financée à hauteur d’un tiers par l’assurance chômage. Avec l’ensemble des mesures cela représente pour l’Unedic un financement à hauteur de 10 milliards d’euros, ce qui n’est pas rien. Ce faisant, l’assurance chômage joue à plein son rôle d’amortisseur social comme elle a toujours su le faire en temps de crise.

Mais la nature de ce qui est pris en charge aujourd’hui nous interroge sur le sens du régime, ce qu’il indemnise et comment il est financé. On a branché en urgence des tuyaux qui fonctionnent, mais prenons garde à ne pas perdre de vue le modèle de protection sociale que nous voulons et l’équilibre nécessaire entre ce qui relève de l’assurance chômage classique et ce qui relève de la solidarité nationale. Cela évitera des lendemains douloureux et le retour des vieilles rengaines sur la dette du régime et les efforts à consentir pour revenir à l’équilibre.

 propos recueillis par aballe@cfdt.fr