Irremplaçables remplaçants agricoles

Publié le 22/10/2019

À l’initiative d’un groupement d’employeurs agricoles bretons est né le Sdaec. Un service de remplacement qui permet aux agriculteurs de bénéficier de l’aide d’un salarié en cas de coup dur ou pour souffler un peu. Son fonctionnement s’appuie sur un dialogue social de qualité, dont la CFDT est partie prenante.

Il est à peine 8 heures, le soleil pointe au-dessus de Montauban-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), mais Vincent Janet est déjà à pied d’œuvre. Depuis les dizaines de box, montent les grognements des animaux qui attendent impatiemment la première pitance du jour. Manque de chance, la « machine à soupe » (qui prépare la mixture servie aux cochons) connaît quelques dysfonctionnements.

Art Int2 EmmanuellePriouVincent, soucieux, s’active pour réparer la machine. Soulagement : dans un brouhaha monstrueux, la soupe (un brouet de céréales) arrive dans les mangeoires des box où sont réparties les mille bêtes de l’exploitation porcine. Un tour de l’ensemble des étables, afin de vérifier que les animaux se portent bien, et Vincent rejoint Jean-Émile Delaunay, l’exploitant agricole propriétaire de cette ferme porcine labélisée « Fermiers d’Argoat », pour les dernières consignes. D’ici à quelques heures, il sera seul maître à bord. Jean-Émile pourra, lui, partir en vacances l’esprit tranquille grâce à ce système de remplacement (Sdaec) imaginé par un groupe d’agriculteurs bretons, il y a presque cinquante ans pour parer aux coups durs ou permettre aux exploitants de souffler (lire l’encadré ci-dessous).

Aujourd’hui, cette association emploie 200 salariés agricoles qualifiés, dont 20 % de femmes, et intervient dans plus de 4 000 exploitations. Elle relève le défi d’allier missions temporaires et emplois durables. De quoi inspirer d’autres secteurs professionnels. « Notre fonctionnement casse un peu les codes du monde agricole », résume Vincent Janet, qui est aussi délégué syndical CFDT du Sdaec. Il égrène avec fierté la liste des acquis que le dialogue social a permis d’instaurer : comité d’entreprise, titres-restaurants, mutuelle complémentaire, compte épargne-temps, plan épargne retraite (Perco)… sans oublier que tout salarié effectuant une mission à plus de vingt kilomètres de son domicile bénéficie d’un véhicule de fonction.

Politique innovante

Si, pour Vincent et Jean-Émile, la passation se déroule sans accroc, toutes les missions ne s’effectuent pas dans des conditions aussi sereines. « De 60 à 70 % de nos interventions sont liées à des arrêts maladie, des accidents, voire des décès, dont des suicides. On arrive parfois dans des contextes très compliqués, où il n’y a pas de temps pour la passation des consignes », note Vincent qui, en quatorze ans de carrière comme « agriculteur volant », a connu près de 400 exploitations et affronté tous types de situations. L’adaptabilité, la polyvalence et la grande capacité d’autonomie sont des qualités clés de ce métier méconnu. « Malgré tout, on traîne toujours cette image vieillotte du commis de ferme », regrette-t-il.

Une image négative que le Sdaec s’attache à corriger, non seulement auprès des exploitants mais aussi auprès des jeunes que l’agriculture intéresse et qui pourraient trouver dans le remplacement un débouché professionnel. Les difficultés croissantes pour recruter ont d’ailleurs rendu cet impératif urgent. « Pour beaucoup, le remplacement s’envisage en attendant autre chose, sous-entendu en attendant mieux. Nous voulons apporter la preuve que l’on peut faire carrière comme salarié agricole dans le remplacement. D’ailleurs, pour ceux qui y ont goûté, le retour en poste fixe est compliqué », explique Sylvie Le Clec’h-Ropers, directrice de l’association depuis presque vingt ans. Formation, tutorat, attention portée à la santé et à la sécurité des salariés au travail, politique sociale innovante, l’association multiplie les initiatives et favorise la création de CDI à temps complet (lire l’encadré). « La loi oblige au bien-être animal. Mais qu’en est-il de l’humain ? Il faut que l’exploitation agricole devienne un espace de travail où l’on est attentif au bien-être des travailleurs », résume Sylvie Le Clec’h-Ropers.

epirat@cfdt.fr

©Photos Stéphanie Priou

     

 

Sdaec : l’innovation sociale contre la précarité

Int art Vincent StephaniePriouCréé en 1977, le Sdaec (groupement d’employeurs) est le plus important service de remplacement agricole de Bretagne. Il couvre trois départements : l’Ille-et-Vilaine, les Côtes-d’Armor et le Finistère. Il fonctionne sept jours sur sept et assure l’envoi d’un salarié remplaçant dans les douze heures. Il compte 5000 adhérents.

Jean-Émile Delaunay y adhère au début de son installation dans sa ferme porcine, il y a dix-huit ans. Désormais, il est même membre du conseil d’administration. « Pour moi, c’était une nécessité. Je suis tout seul à la ferme, ma femme travaille à l’extérieur. S’il m’arrive un accident, je fais comment ? Les cochons ne vont pas aller se servir tout seuls », sourit-il.

Progressivement, cette structure à l’esprit mutualiste a mis en place d’autres services. Sous le label « Terralliance », elle propose aux agriculteurs des aides ponctuelles sur le principe de l’emploi partagé. Les agriculteurs adhérents peuvent ainsi faire appel à un salarié à temps partiel sur leur exploitation, quand ils en ont besoin, y compris pour quelques heures de traite par jour. Toujours dans l’esprit de favoriser l’emploi stable et les compétences, l’association se charge de regrouper les missions à temps partiel pour construire un CDI à temps complet pour le salarié.

« Le service d’agent de traite a été créé il y a quatre ans afin de dégager du temps pour les agriculteurs et aussi permettre de compléter le temps partiel subi de certains salariés. Cela leur rajoute une dizaine d’heures par semaine, ce n’est pas négligeable », note Vincent Janet. Non seulement l’association se charge du recrutement des salariés en fonction des besoins spécifiques des agriculteurs adhérents (selon le type de production, par exemple, lait, porcs, volailles, etc.) mais elle assure la formation nécessaire, notamment par le biais du tutorat.