Montée des extrêmes : Anvers et contre tous les populismes

Publié le 11/04/2014

La progression du nationalisme flamand, sous l’apparence d’un parti respectable, la N-VA, ronge la Belgique. Elle remet en cause le vivre ensemble entre Flamands et Wallons, rompt aussi les équilibres sociaux pourtant solides dans ce pays. A Anvers, les syndicats s’organisent contre ce populisme dangereux.

Rudi DaemsSamyra Moumouh« A l’hôpital où je travaille, les gens de droite sont décomplexés, observe Rudi Daems, délégué syndical de la FGTB/ABVV (1), j’ai eu deux dossiers ouvertement racistes de refus de soins à des Marocains. Nous avons demandé l’application stricte du règlement qui interdit le refus de soin. » « Moi, j’ai peur de la tournure des choses, témoigne Kamiel Kelders, retraité et ancien militant de la FGTB/ABVV, je sens des changements à de petites choses qui jusqu’ici ne posaient pas de problème comme la présence de personnes parlant une langue étrangère. Aujourd’hui, certains Anversois se retournent sur eux et je ne parle pas des gens d’une autre couleur de peau. » Depuis deux ans au chômage, Samyra Moumouh, 30 ans, qui travaille dans la production culturelle, subit la baisse des activités dans ce secteur. « Depuis qu’elle a pris la mairie d’Anvers, la N-VA (2) réduit les subventions destinées à la culture et menace d’accentuer cette baisse », explique-t-elle. Les milieux artistiques dans leur majorité sont hostiles à l'extrême droite et à la partition du pays. « Je suis belge et je ne me sens pas du tout flamande », confirme-t-elle.

Un cordon sanitaire autour du Vlaams Belang

Dirk SchoetersDepuis 2012, la N-VA et son charismatique leader, Bart De Wever, tiennent la municipalité d’Anvers, 1e ville du pays, si l'on exclut les 19 communes qui entourent Bruxelles. Ils ont ainsi détrôné les socialistes établis depuis plus de 100 ans ! En jouant sur la grogne des habitants des districts d’Anvers et en les opposant à ceux du centre-ville, en promettant plus de sécurité, en accusant les socialistes et la Wallonie d’être à l’origine de tous les maux des Flamands, la N-VA a bouleversé la vie politique anversoise. Par le passé, la Belgique a déjà connu un « dimanche noir » en novembre 1991 : le Vlaams Blok, un parti fasciste, raciste et séparatiste a fait une entrée tonitruante dans les institutions. Mais après avoir culminé à 24 % des voix en 2004, son influence a décliné (10 % en 2010).  « Les forces démocratiques ont créé un cordon sanitaire autour du Vlaams Blok », se souvient Dirk Schoeters, secrétaire général de la FGTB/ABVV de la région d’Anvers, cela s’est traduit par un refus de tous les partis de former une coalition avec eux et pour toutes les organisations démocratiques de travailler avec eux. » Côté syndical, tout candidat du Vlaams Blok, devenu depuis le Vlaams Belang, connu comme membre de la FGTB/ABVV ou de la CSC/ACV (3) est immédiatement radié du syndicat.

Un programme séparatiste et ultralibéral

Bureau chômage FGTB« Nous ne mettons pas la N-VA et le Vlaams Belang dans le même sac, explique Dirk Schoeters, sur cette question, nous partageons la même analyse avec la CSC. » Les deux partis ont en commun le nationalisme flamand. Là, s’arrête toute comparaison, d’ailleurs Vlaams Belang et N-VA se détestent. Cette dernière est née en 2001 des décombres de Volksunie, un parti nationaliste. Elle est populiste, séparatiste et ultralibérale mais démocratique. En dix ans, elle est devenue le premier parti de Flandre. Et peut-être le premier parti belge à l’issue des élections du 25 mai prochain (4) ? Son programme politique : séparer Flandre et Wallonie, et pour cela, il lui faut recueillir les 2/3 des sièges du Parlement fédéral. Son programme économique : accroître le jeu du marché, diminuer l’intervention publique, réduire les impôts et les taxes, augmenter la flexibilité du marché de l’emploi, restreindre l’accès aux allocations chômage, réformer la Sécurité sociale afin qu’elle pèse moins sur les entreprises et réduire l’influence des syndicats (5).

L’erreur de la CSC

Ilse Dielen, Siska Vansevenant, Johan StassenCe programme ultralibéral est soutenu par une communication populiste, dirigée d’une main de maître par Bart De Wever. Intelligent, drôle, look de gendre idéal, il s’est rendu populaire en participant à des jeux télévisés dans lesquels il s’est montré brillant. Il refuse tout débat avec des adversaires politiques, cédant à ces occasions sa place à ses seconds couteaux. Il lance la N-VA en campagne un mois avant les élections, ce qui ne laisse que très peu de temps pour contrer ses arguments simplistes. « La Wallonie nous trop coûte cher », « Il faut baisser les taxes », « Les meilleurs salaires à ceux qui travaillent », « Limiter les allocations chômage dans le temps », « Plus de flexibilité », tels sont quelques-uns de ses slogans. « Dans un premier temps, notre président a appelé à faire barrage à la N-VA, explique Ilse Dielen, secrétaire générale de la CSC région d’Anvers, ce fut une grosse erreur. » Aux élections de 2010, près de 30 % des adhérents de la CSC ont voté N-VA, 22 % à la FGTB. Nombre d’entre eux ont protesté : « Ce n’est pas aux syndicats de dire pour qui on doit voter ». « Nous avons dû revoir notre approche », souligne Ilse Dielen.

Répondre par la solidarité

Formation CSCFGTB et CSC travaillent de concert au sein d’une plate-forme qui accueille des ONG, des organisations œuvrant dans le social. Ces dernières ont vu leurs subventions coupées ou réduites. Pour sa part, la FGTB a élaboré une plaquette analysant le programme politique et économique de la N-VA. Elle sert de base dans la formation de ses militants. « Il nous faut continuer à discuter, à convaincre », affirme Dirk Schoeters. Côté CSC, « 4 000 militants ont été formés à démasquer ce qui se cache derrière le programme de la N-VA depuis le mois d’octobre 2013, raconte Siska Vansevenant du service de formation de la CSC fédérale, et nous poursuivrons ces formations après les élections ». A destination des adhérents et du grand public, la CSC vient de lancer une campagne ludique contre les « mini », mini-jobs, mini-sécurité sociale, mini-services publiques, etc., une manière d’engager le débat avec ses adhérents ou électeurs tentés par le vote N-VA. « Avec des outils tels que des calendriers sportifs, des tracts, nous interpellons les Anversois dans de grandes manifestations populaires comme le  marathon ou le grand Prix cycliste de l’Escaut qui se déroule à Anvers », explique Johan Stassen, un des responsables de la CSC à Anvers. Et cela semble payer. Jusqu’ici syndicats et organisations du secteur social se rassemblaient entre elles le 17 octobre pour célébrer la journée mondiale de lutte contre la misère. « L’année dernière, observe Johan Stassen, de nombreux chômeurs, des citoyens très modestes mais combatifs se sont  greffés sur ce rassemblement. »  « Notre réponse au populisme, à l’individualisme, c’est la solidarité », conclut Ilse Dielen.

dblain@cfdt.fr

Photos © Pauline Bernard/MYOP

(1) Fédération générale des travailleurs belges (ABVV est la traduction en flamand)
(2) Nouvelle alliance flamande
(3) Confédération des syndicats chrétiens. (ACV est la traduction en flamand)
(4) Ce 25 mai, les Belges voteront pour des élections européennes mais aussi fédérales et régionales.
(5) CSC/ACV : 1,7 million d’adhérents ; FGTB/ABVV : 1,4 million d’adhérents.