Le TUC dit “no” au Brexit

Publié le 07/06/2016

La principale organisation syndicale britannique est sortie de sa neutralité pour s’engager résolument dans la campagne contre la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. En jeu : les risques sur l’emploi et les conditions de travail.

Le 23 juin, l’Union européenne pourrait bien vivre un de ces jours sombres de l’histoire des peuples. Près de 45 millions de Britanniques sont appelés à voter à l’occasion du référendum sur la sortie (Brexit, contraction de British exit) ou le maintien (Remain) dans l’UE. Si les votes en faveur de la sortie l’emportaient, le Royaume-Uni serait le premier État membre à quitter l’Union européenne, qui entrerait ainsi dans une période inédite de son histoire, à l’issue incertaine. Nous n’en sommes pas là. « Les derniers sondages donnent entre 10 et 15 points d’avance au “Remain”, constate Elena Crasta, la représentante à Bruxelles du TUC (Trades Union Congress, la principale organisation syndicale britannique), mais 11 % des votants affirment n’avoir pas encore décidé. L’issue est donc encore très indécise. »

500 000 bonnes raisons de rester dans l’UE
Le TUC, qui compte 7 millions d’adhérents, est lui-même resté longtemps indécis, reflétant ainsi les tiraillements au sein de la société britannique. Mais ces derniers mois, ses organisations (fédérations et principaux syndicats) ont tenu leurs congrès respectifs ou ont interrogé directement leurs adhérents. Si une minorité de ces organisations souhaitent rester neutres, les réponses de la majorité vont sans hésitation au « no ». « De plus, un sondage que nous avons commandé dernièrement montre que le TUC apparaît légitime à s’exprimer sur le Brexit en raison des lois sur le travail qu’il remettrait en cause », explique la syndicaliste britannique.
En avril, l’exécutif du TUC a donc décidé de se lancer dans la bataille contre le Brexit. La campagne bat désormais son plein. Le site du TUC (https://www.tuc.org.uk/euref) multiplie les arguments pour convaincre. Selon une étude publiée par le ministère des Finances et du Budget (Treasury), le Brexit entraînerait rapidement la perte de 500 000 emplois. « Ce sont 500 000 bonnes raisons de rester dans l’UE ! », lance Frances O’Grady, la secrétaire générale du TUC. Les droits des travailleurs seraient également touchés. « Le Brexit autoriserait le gouvernement conservateur à revenir sur la directive temps de travail, craint Elena Crasta. Depuis 1998, elle a permis à 4 millions de salariés de passer sous le seuil des 48 heures de travail par semaine. D’après nos estimations, si nous n’étions plus couverts par la législation européenne, un million de salariés pourraient être amenés à dépasser ces 48 heures. » De quoi y réfléchir à deux fois.

Moins d’intégration dans l’UE
Quelle que soit l’issue du vote du 23 juin, le Royaume-Uni n’en aura pas fini avec l’Union européenne. Si le Brexit a lieu, les négociations de sortie vont s’ouvrir et s’achever dans un délai de deux ans. En cas de maintien, les Britanniques auront à mettre en œuvre l’accord négocié en février dernier par le Premier ministre conservateur David Cameron avec le Conseil européen (qui réunit les chefs d’État et de gouvernement des 28 États membres), lequel prévoit de nombreux aménagements pour le Royaume-Uni. « Même si on reste dans l’UE, souligne Elena Crasta, de nombreux chapitres de l’accord feront l’objet de négociations, et le TUC compte sur la Confédération européenne des syndicats pour en limiter les effets négatifs. »
Sur quoi porte le compromis obtenu par Cameron ? Pour l’essentiel, il accorde au Royaume-Uni le maintien de son statut à part, avec la possibilité de ne pas aller vers davantage d’intégration à terme et de ne pas entrer dans la zone euro comme c’est théoriquement la vocation de tout État membre. Il donne aussi aux Britanniques la possibilité de ne pas appliquer des directives européennes sous certaines conditions. Enfin, l’accord prévoit un volet limitant l’accès des futurs travailleurs étrangers, y compris européens, à certaines prestations sociales. « Ce point a suscité beaucoup de critiques, notamment de la CES, mais il ne concerne que 0,02 % des travailleurs immigrés, relativise Elena Crasta. Le TUC rejette évidemment toute discrimination mais nous n’allons pas sur ce débat-là dans le cadre de cette campagne contre le Brexit, pas plus que sur la liberté de circulation des migrants. Sur ces points-là, nous avons déjà perdu. Les arguments rationnels ne fonctionnent pas. Les populations le plus en difficulté attendent d’autres réponses. Donner des leçons serait contre-productif. »
Les arguments du TUC portent donc sur des sujets très concrets. Ses études démontrent ainsi que la hausse de l’inflation générerait une perte moyenne de pouvoir d’achat de 38 livres sterling par semaine (près de 50 euros). « Si on ajoute les 40 livres perdues avec la crise, la perte se monte à 78 livres par semaine et par travailleur, alors que le salaire minimum est de 7 livres l’heure [9,05 euros] », indique Elena Crasta.

Les militants portent le débat dans les entreprises
Dans cette bataille où se joue l’avenir de l’Union, le TUC n’est guère aidé. Bien qu’opposée au Brexit en raison des risques qu’il fait peser sur l’économie, la principale organisation patronale britannique, la Confederation of British Industry, ne s’est pas s’engagée dans la campagne. Les entreprises aussi restent en retrait. « Certaines chaînes de la grande distribution ont refusé de s’exprimer sur ce sujet de peur de perdre des clients », déplore Elena Crasta. Et ceux qui prennent part au débat ne le relèvent pas toujours. Le précédent patron de Marks and Spencer, Lord Rose, favorable au maintien dans l’UE, a ainsi eu cette sortie malheureuse : « Le Brexit risque de conduire à une augmentation des salaires en limitant l’entrée des travailleurs migrants peu formés » ! À l’opposé, d’aucuns prétendent qu’une sortie de l’UE permettrait à la Grande-Bretagne d’échapper au TTIP (l’accord sur le partenariat transatlantique, en cours de négociation) ou que la contribution britannique au budget européen pourrait ainsi être investie dans le système de santé publique. Autant d’« illusions » que le TUC s’efforce également de démonter.
La campagne de l’organisation ne se limite pas à des prises de positions nationales. Les militants mènent le débat jusque dans les entreprises. « Les décisions d’investissements des entreprises sont suspendues au résultat du vote. Le Brexit fait peser de sérieuses menaces sur vos postes et vos conditions de travail », expliquent-ils aux travailleurs. Avec l’espoir de rallier une majorité d’entre eux au maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne.

      Luca Visentini / secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats
“Un danger pour tous les travailleurs européens”

     
     

Quelle est la position de la CES sur le Brexit ?
Nous sommes clairement pour que le Royaume-Uni reste dans l’Union européenne. Tout d’abord dans l’intérêt des travailleurs britanniques mais aussi parce que nous sommes conscients des dégâts économiques, des destructions d’emplois qu’entraînerait le Brexit. De plus, avec le très conservateur gouvernement britannique, le risque est important de remettre en cause la protection sociale et les droits syndicaux. Nous redoutons également que le Brexit ait des répercussions sur le reste de l’UE. Nous soutenons totalement le TUC dans sa campagne en faveur du Remain [maintien], qui a pris sa décision après une consultation démocratique en interne.

Tous les affiliés de la CES sont-ils sur cette ligne ?
Oui, tous nos affiliés sont opposés à la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE. Il y a eu des critiques majeures de certaines organisations à l’encontre de l’accord de Cameron avec l’Union. Certains termes de cet accord sont dangereux non seulement pour les travailleurs britanniques mais pour ceux de toute l’UE. Il a obtenu des dérogations aux règles européennes sur la libre circulation des travailleurs migrants et sur l’égalité de traitement et les discriminations entre les travailleurs ainsi qu’un droit de regard excessif sur la zone euro. Mais cela signifie que s’il n’y a pas de Brexit, il restera des marges de manœuvre au mouvement syndical permettant de limiter les effets de cet accord.

En cas de Brexit, peut-il y avoir un effet domino ?
Ce risque existe. Certains pays et certains leaders politiques européens ont déjà fait savoir qu’ils demanderaient à sortir de l’Union européenne. Marine Le Pen a été la première, la Ligue du Nord, en Italie, l’a suivie. Il y a des signaux inquiétants venant des Pays-Bas, des pays baltes ou de certains pays de l’Est comme la République tchèque, la Hongrie et la Pologne. Ils semblent tentés par l’aventure de la sortie. Nous devrons être très fermes, nous, syndicats, mais surtout les institutions européennes pour dire qu’il n’y a pas de places à de nouvelles négociations. Il n’y aura pas d’Europe à la carte !