Le Bengladesh avance sur la voie de la responsabilisation de toute la chaîne de production

Publié le 08/04/2015

Gilbert Houngbo, directeur adjoint de l’OIT, présent à Paris, a fait le point sur les évolutions de la législation sociale après l’accident du Rana Plaza, il y a deux ans. Le code du travail et l’inspection du travail se renforcent.  Une assurance accident du travail devrait se mettre en place. 

« Les trois quarts de 3 500 usines textile du Bengladesh ont fait l’objet d’une inspection ». Gilbert Houngbo, le directeur adjoint  de l’Organisation internationale du travail (OIT), s’est félicité de cette avancée près de deux ans après la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh (1 135 morts et 2 500 blessés le 23 avril 2013), même si « aujourd’hui, il reste beaucoup à faire. » Gilbert Houngbo était le 8 avril à Paris à l’invitation de l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis) et du bureau parisien de l’OIT pour faire le point sur cette question.  Les accords signés par, d’un côté IndustriAll (Fédération syndicale internationale de l’industrie et de l’énergie)  et Global Unions (organisation qui rassemble les syndicats des pays de l’OCDE et une dizaine de fédérations syndicales internationales) avec 180 multinationales donneuses d’ordre au Rana Plaza, essentiellement européennes , et d’un autre côté par Alliance (une entente  de 17 industriels américains du textile) ont pu financer les inspections de 2 000 entreprises. De plus, un programme d’amélioration des conditions de travail au Bengladesh de l’OIT, avec ses propres inspecteurs formés à l’Université des ingénieurs du Bengladesh, a permis d’inspecter un millier d’usines, de coordonner les travaux des différents groupes et de s’entendre sur les normes. « Ce travail a porté davantage sur des vérifications liées au code de la construction que sur les conditions de travail dans l’industrie textile. Au total, seules 5 % des entreprises visitées ont été fermées », observe Gilbert Houngbo.

Une assurance accident du travail

Concernant l’indemnisation, 3 600 victimes ont été recensées  et le montant des réparations évalué à 30 millions de dollars. Les versements volontaires des donneurs d’ordre s’élèvent aujourd’hui à 21,5 millions de dollars. Il manque donc encore 8,5 millions pour lesquels l’OIT mène une action de plaidoyer. « Juridiquement, il aurait été très difficile d’établir les responsabilités des donneurs d’ordre, estime Gilbert Houngbo,  la pression médiatique a bloqué certaines entreprises. Elles ont considéré que si elles abondaient directement dans le fonds d’indemnisation, ce serait une reconnaissance de leurs responsabilités dans l’accident. Certaines entreprises ont versé directement, d’autres par le biais de leur chambre patronale. » Aujourd’hui l’OIT plaide auprès du gouvernement du Bengladesh pour la mise en place d’une assurance accident du travail qui couvrirait non seulement le secteur textile mais tous les secteurs industriels.

Le nombre de syndicats est passé de 130 à 420

Dans cet accident, l’OIT n’a pas ciblé que les donneurs d’ordre. « Les employeurs locaux, les autorités locales et nationales, les syndicats ont aussi des responsabilités », estime Gilbert Houngbo. L’OIT a travaillé avec le gouvernement du Bengladesh pour améliorer son code du travail. Depuis juillet 2013, la création de syndicats devient possible dès lors que 30 % des salariés de l’entreprise sont signataires d’un document demandant cette création. « C’est un seuil très élevé au regard des normes européennes, commente le directeur adjoint de l’OIT, mais cette mesure a fait passer le nombre de syndicats de 130 à 420. » L’enjeu est désormais de former ces syndicalistes. Nombre d’eux sont inexpérimentés et en grande majorité (80 % dans le secteur textile) sont des femmes. L’OIT a obtenu, non sans mal, qu’elles puissent être accompagnées d’experts dans les négociations où elles sont confrontées à des employeurs essentiellement masculins. « Nous sommes aujourd’hui dans l’attente de la mise en application de ces décisions », ajoute Gilbert Houngbo.

Côté inspecteurs du travail, le Bengladesh en comptait 55 avant l’accident du Rana Plaza, ils sont aujourd’hui 265 pour 160 millions d’habitants ! « C’est encore insuffisant, juge Gilbert Houngbo, mais la pression internationale a permis une prise de conscience sur les questions de sécurité au travail. Le défi est maintenant de pérenniser cette inspection du travail. »

dblain@cfdt.fr

  

Le textile, secteur très sensible au Bengladesh

Sur les 5 000 usines que compte le pays, 3 500 sont dans la production de textile. Il y en avait 9 dans les années 70. Ce secteur emploie aujourd’hui  4, 2 millions de salariés dont 80 % sont des femmes. Grâce au développement du textile, le taux de la  pauvreté est passé de 70 % à 38 %.

Ce développement très rapide, Gilbert Houngbo le compare à « une construction de trois étages au-dessus d’un petit rez-de-chaussée sans les fondations nécessaires ». De plus, le Bengladesh craint pour ce secteur la concurrence de la Chine. Selon les employeurs du pays, la mise en place de contraintes trop fortes risque de lui faire perdre des marchés. Certains parlent mêmes « d’une théorie du complot. »