[Interview] Les Pussy Riot enfin libérées

Publié le 23/12/2013

Alors que Vladimir Poutine a fait libérer fin décembre les deux Pussy Riot emprisonnées, retrouvez l’interview qu’avait accordée Ekaterina Samoutsevitch à CFDT Magazine en avril 2013.

La condamnation des Pussy Riot, ces jeunes femmes aux cagoules colorées qui ont chanté une prière anti-Poutine dans une église orthodoxe de Moscou, a suscité l’indignation partout dans le monde. Entretien avec Ekaterina Samoutsevitch, la seule à ce jour [en avril 2013] à avoir retrouvé la liberté.

   


Parcours
1982 - Naissance à Moscou, Russie
2005 - Diplômée de physique
21 février 2011 - Prière à la cathédrale du Christ-Sauveur, à Moscou
17 août 2012 - Procès des trois jeunes femmes
21 décembre 2013 - Libération des deux dernières Pussy Riot encore emprisonnées

   

Ekaterina Samoutsevitch, 30 ans, est l’une des trois jeunes femmes du groupe Pussy Riot arrêtées après avoir chanté : « Sainte Mère de Dieu, chasse Poutine ! » à l’intérieur de la cathédrale du Christ-Sauveur, à Moscou, en février 2011. Nadiejda Tolokonnikova, 23 ans et Maria Alekhina, 24 ans, toutes deux mères de jeunes enfants de 4 et 5 ans, ont été condamnées en août 2012 à deux ans de camp. L’une purge sa peine à Perm dans l’Oural à 1 400 km à l’est de Moscou, l’autre en Mordovie, à 500 km de la capitale. Ces deux lieux de sinistre mémoire comptent parmi les colonies pénitentiaires les plus dures de Russie.

L’avocate d’Ekaterina a réussi in extremis à obtenir la libération de la jeune femme à l’issue de cinq mois de  détention préventive, sa participation au chant n’ayant pas été prouvée. Ekaterina nous explique le sens de l’action des Pussy Riot et nous livre son regard sur la société russe d’aujourd’hui.

Quel a été votre parcours avant la formation du groupe Pussy Riot ?

Je suis scientifique de formation. Après des études de physique et d’informatique, j’ai travaillé pendant deux ans dans une entreprise de construction de sous-marins, où je programmais des logiciels. Mais l’art m’intéressait : j’ai décidé d’entrer à l’école Rodtchenko de photographie et de multimédia à Moscou. Je me suis alors engagée dans l’activisme artistique et politique, et je compte bien poursuivre dans cette voie.

Vous avez été arrêtées et condamnées pour avoir interprété une prière punk contre Poutine, pouvez-vous nous expliquer le sens de votre action ?

C’est une performance artistique en même temps qu’une action politique et féministe. Nous avons filmé notre action et nous avons diffusé le clip sur Internet. Utiliser les réseaux sociaux et les médias pour obtenir la plus large résonnance possible faisait partie de notre projet. En Russie, le féminisme a toujours été un mouvement politique, qui a œuvré à la transformation de la société dès le début du XX
e siècle, avant même la révolution, et a contribué à la chute du tsarisme.

Pourquoi avoir choisi une église ?

Ce n’est pas un hasard. Le choix de la cathédrale du Christ-Sauveur était intentionnel. Cette église incarne la nouvelle stratégie du pouvoir, de faire de l’Église orthodoxe russe du patriarcat de Moscou un emblème de la Russie et la détentrice de valeurs universelles que tous les habitants de ce pays devraient adopter. C’est assez étrange. Il y a une collusion croissante entre l’institution religieuse et le pouvoir politique. Les effets de ce processus à l’œuvre commencent à se manifester. La loi contre l’avortement, qui limite le droit des femmes à l’IVG, a été défendue par l’Église orthodoxe russe, de même que la récente loi contre la propagande homosexuelle qui, sous prétexte de protéger les enfants, est une loi ouvertement homophobe promue par l’Église*.

La situation des femmes en Russie s’est donc dégradée ?

Énormément. C’est en grande partie dû à la politique très conservatrice menée par l’État en lien avec le patriarcat de Moscou. L’Église est à l’origine de toute une propagande sur ce que doivent être les principes de vie pour les femmes russes, fondés sur des stéréotypes de genre. Des règles strictes sont élaborées, pour encadrer leur comportement social mais aussi leur vie privée. Le porte-parole de l’Église orthodoxe, Tchaplin, travaille en liaison avec le parti Russie unie (parti pro-Poutine). Des députés de son entourage ont émis des propositions sur un code vestimentaire destiné aux femmes, sur un système d’amendes ou une obligation de service militaire pour pénaliser les femmes qui n’ont pas encore eu d’enfant avant 23 ans. Aujourd’hui, les femmes n’entrent plus dans une église sans s’être coiffée d’un foulard. Les tenants de la tradition religieuse voudraient que toute la société y soit soumise. Le pouvoir veut contrôler la vie sociale des citoyens, mais aussi régenter la sphère intime de leurs relations, voire leur vie sexuelle.

Le verdict très sévère du tribunal vous a-t-il surprises ? Que pensez-vous de ces accusations de « hooliganisme » et « d’incitation à la haine religieuse » ?

Nous avons été surprises, mais jusqu’à un certain point seulement. Quand nous avons vu toute la série de lois répressives votées l’été dernier, nous avons compris que les mesures prises contre nous n’étaient qu’un élément de l’arsenal répressif dirigé contre toute personne ayant une velléité d’opposition en Russie. Et plus nous nous sommes rapprochées du jugement, plus tout cela semblait logique. Du coup, quand le verdict a été prononcé, nous y étions préparées. Mais, bien sûr, ce jugement reste révoltant. Il n’y a pas la moindre trace de haine religieuse ni dans le clip ni dans notre action dans l’église. C’est au contraire le gouvernement qui n’a cessé de mettre de l’huile sur le feu pour attiser un climat de haine autour de nous.  

Comment l’opinion publique russe a-t-elle réagi à cette affaire ?

Nous vivons une époque particulière en Russie, les gens n’osent plus exprimer leurs opinions à voix haute. Le conformisme et la crainte règnent. Les médias n’ont pas voulu prendre le risque de nous soutenir. On assiste à une évolution des médias, au retour de la censure et surtout de l’autocensure. Nous avons subi une campagne de dénigrement, on a raconté dans certaines émissions de télévision que nous étions des blasphématrices et que nous nous livrions à des orgies dans les églises. En fait, même si beaucoup n’approuvent pas notre performance dans l’église, ils pensent qu’une condamnation à deux ans de camp est bien trop lourde et cruelle. La plupart sont d’accord avec nous sur le fond. Même mes amis croyants orthodoxes n’aiment pas ce que devient l’Église aujourd’hui et sont très critiques au sujet de cette alliance avec le pouvoir.

Assiste-t-on dans la société russe à l’émergence d’une classe moyenne aspirant au changement et à plus de démocratie ?

Je ne suis pas une spécialiste des questions sociales et économiques, mais ce que je vois à Moscou, c’est d’un côté une population qui survit à peine, et de l’autre ceux qui mènent grand train, et entre les deux le fossé est énorme. Les mécanismes de promotion sociale sont ici très différents, moins transparents et accessibles que ceux des pays occidentaux.

Quelle est la place de l’opposition, de la société civile, aujourd’hui ?

Le temps des manifestations et des meetings est passé, une accalmie lui a succédé, mais cela peut très bien être le calme avant la tempête. La société civile existe, mais elle est écrasée par le pouvoir. Les personnalités qui ont pris la tête des mouvements d’opposition sont sans cesse en butte à des attaques des médias officiels. En ce moment, la situation en Russie est imprévisible. Le pouvoir agit de façon incompréhensible. Des rumeurs circulent sur l’état de santé de Poutine. Des journalistes qui l’ont approché disent qu’il a du mal à marcher. Tout le monde en parle, personne ne sait au juste ce qu’il en est. Il est difficile de prédire l’avenir, cela peut aussi bien aller vers un dégel que vers un durcissement du régime.

Regrettez-vous ce qui s’est passé ? Quel bilan retirez-vous de votre histoire ?

Tout ce que nous avons fait ne l’a pas été en vain. Nous avons touché un point sensible de la société russe, l’absence de critique du pouvoir. Nous avons rendu visible le problème des droits des femmes et de l’inégalité entre les hommes et les femmes, qui d’après nous est le fondement de la répression sociale. L’État a montré qu’il perçoit notre action féministe comme un danger, et cela confirme ce que nous pensions.

Envisageriez-vous de quitter la Russie ?

Je n’ai pas le désir de partir. Je suis née ici, les difficultés de mon pays me concernent et j’ai un rôle à jouer par le biais de ma pratique artistique. Je ne vois pas pour l’instant de menaces telles qu’elles m’obligeraient à quitter mon pays.
 

* Adoptée en première lecture à la Douma le 25 janvier 2013 par 388 voix pour (une seule contre et une abstention) !

 

Des lois liberticides en série
Depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence en mai 2012 et le mouvement de manifestations qui l’a accompagné, les lois liberticides se succèdent en Russie, et la répression s’accentue. « En 2012, le Kremlin s’est lancé dans des répressions de grande ampleur contre la société civile jamais atteintes dans l’histoire de la Russie post-soviétique », a indiqué le directeur pour l’Europe et l’Asie centrale de Human Rights Watch, Hugh Williamson, à l’occasion de la publication du rapport annuel de l’ONG. Une série de lois liberticides ont été adoptées ces derniers mois au Parlement russe, très largement dominé par le parti pro-Poutine Russie unie. L’une d’entre elles oblige les ONG russes à se déclarer « agents de l’étranger », pour peu qu’elles reçoivent des subventions étrangères. Une autre loi prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 25 000 € pour les organisateurs ou participants à des manifestations, et va jusqu’à envisager de mettre à la disposition des militants des « parcs à manifestation ». Côté liberté de la presse, la situation empire. Sous prétexte de protection des enfants, des amendements à la loi sur l’information instaurent une liste noire des sites Internet censés présenter des contenus nocifs pour les jeunes. Également votée en 2012, la repénalisation du délit de diffamation : les amendes pourraient s’élever jusqu’à 125 000 €.  De quoi réduire au silence les derniers médias indépendants du pouvoir.


Photo : © Jeremy Nicholl / Réa