“Il faut mettre fin au dumping social et salarial en Allemagne”

Publié le 30/10/2013

Compétitivité, salaire minimum, mini-jobs... Entretien avec Annelie Buntenbach, responsable Europe, marché du travail et politique sociale du DGB, l’organisation qui chapeaute les syndicats allemands.

Annelie Buntenbach     
 Annelie Buntenbach     

L’Allemagne est souvent érigée en modèle en France. Avez-vous le sentiment que c’est justifié??

Sur un certain nombre de points, l’expérience allemande est positive. L’activité partielle a fait ses preuves durant la crise. Cela a permis d’éviter que le personnel des entreprises en difficulté soit mis à la porte. Les gens ont travaillé moins pendant un temps, mais ils ont conservé leur emploi. De la même façon, l’implication des représentants du personnel dans les comités d’entreprise a permis de trouver des solutions adaptées aux difficultés dans de nombreux cas.
En revanche, l’Allemagne n’est pas un modèle concernant les mesures issues de l’Agenda 20101. La compétitivité des entreprises s’est faite avec les salaires comme seule variable d’ajustement. Résultat?: travail et pauvreté vont désormais de pair pour nombre de salariés. Sept millions de personnes travaillent pour moins de 8,50 € l’heure, parfois pour 3 ou 4 €. Le clou de cette politique, si je puis dire, c’est la situation dans la filière viande, avec des conditions de travail et d’emploi catastrophiques.

En Allemagne, 7 millions de personnes travaillent
pour moins de 8,50 € l’heure, parfois pour 3 ou 4 €



L’une des mesures phares de l’Agenda 2010 a été la création des mini-jobs, ces emplois rémunérés jusqu’à 400 € par mois, sans limite légale de durée de travail, exonérés de cotisations sociales et d'impôt pour les salariés, l’employeur s’acquittant d’une cotisation sociale forfaitaire. Quel est leur impact??

Les mini-jobs sont une trappe à pauvreté. C’est particulièrement vrai pour les femmes qui occupent ces emplois à plus des deux tiers. À l’épreuve des faits, les mini-jobs ne constituent pas une passerelle vers une activité régulière mais un piège dans lequel les gens tombent, celui de la pauvreté au jour le jour.
Le DGB s’est beaucoup investi dans la campagne des élections législatives en Allemagne qui se sont déroulées 
le 22 septembre dernier.

Quel a été le fruit de cet engagement??

Nous sommes parvenus à imposer un certain nombre de thèmes dans le débat public?: la fixation d’un salaire minimum légal, une nouvelle réglementation du travail, la lutte contre le recours abusif au travail précaire, des retraites sécurisées. Nous avons obtenu un large soutien de la population sur ces sujets. Désormais, les responsables politiques n’ont plus d’excuses pour ne pas agir.

Nous avons impérativement besoin d’un salaire minimum légal



Sur la question du salaire minimum, il y a déjà eu des avancées dans les branches. Qu’est-ce que changerait l’instauration d’un salaire minimum légal ?

C’est vrai que des branches ont négocié des salaires minima – dans le bâtiment, la propreté, plus récemment chez les coiffeurs, les tailleurs de pierre, dans le travail temporaire. Cinq millions de travailleurs en bénéficient. Mais cela ne suffit pas?! Il reste trop de zones blanches dans la couverture conventionnelle. En Allemagne de l’Ouest, à peine 60 % des salariés sont couverts?; en Allemagne de l’Est, c’est moins de la moitié. Nous avons impérativement besoin d’un salaire minimum légal pour toucher les outsiders?!

Vous avez également dénoncé le recours abusif au travail intérimaire et aux contrats de sous-traitance. Qu’attendez-vous en la matière??

Il est urgent et indispensable de réguler le recours à ces contrats. Depuis que la branche de l’intérim a négocié un salaire minimum et est encadrée par des règles plus strictes, le recours aux contrats de prestation de services a explosé. Cela permet aux entreprises de payer des salariés, notamment détachés de l’étranger, à des salaires inférieurs et sans couverture conventionnelle, en remplacement des salariés maison. Combattre le recours abusif à ces contrats va nous demander un travail de longue haleine?! C’est sur ce dossier que les entreprises sont les plus récalcitrantes à agir.

Les partenaires sociaux français et allemands ont entamé un travail commun sur la compétitivité. Sur quoi cela peut-il déboucher??

Il faut rebattre les cartes sur la compétitivité. Raisonner à court terme et sous l’angle des bas coûts nous entraîne dans une spirale infernale. Cela ne permet pas de sortir de la crise et fragmente la société. Il faut innover dans le discours sur la compétitivité et les filières d’avenir. L’enjeu, ce sont les investissements dans la qualification, l’éducation, l’innovation.

Il faut modifier la directive détachement au niveau européen



Réguler les contrats de sous-traitance, rénover le logiciel de la compétitivité, cela peut-il se faire au niveau national ou faut-il une approche européenne??

Les deux?! Il faut instaurer en Allemagne des règles raisonnables qui protègent mieux les salariés. Nous revendiquons le principe d’un salaire égal à travail égal. Il y a eu des progrès dans les branches, mais on doit aller beaucoup plus loin pour mettre fin aux recours abusifs à la précarité.

En parallèle, il faut modifier la directive détachement au niveau européen, de sorte que les salariés ne soient pas exploités comme ils le sont aujourd’hui par exemple dans la filière viande. Cela nécessite aussi des contrôles, des règles de mobilité équitables et un droit des salariés détachés à être informés et conseillés. Il faut mettre fin au dumping social et salarial?! Nous allons travailler main dans la main avec nos partenaires syndicaux français et européens pour peser en ce sens dans la campagne des élections au Parlement européen.

Propos recueillis par aseigne@cfdt.fr

 (1) L'agenda 2012, mis en œuvre par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder entre?2003 et?2005, s'est traduit par des réformes structurelles du marché du travail (lois Hartz), de la protection sociale et de la fiscalité pour réduire le coût du travail.