Grosse pression sur les agents de la sûreté aéroportuaire

Publié le 19/12/2014

Alors que le nombre de passagers augmente, les conditions de travail des agents de sûreté aux postes d’inspection-filtrage (Pif) et dans les soutes se dégradent. La faute à un patronat désorganisé face à un donneur d’ordres tout-puissant.

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Benamar Belkouche est agent de sûreté et délégué syndical central CFDT chez ICTS France.

« Pour exercer le métier, c’est la croix et la bannière. » Benamar Belkouche sait de quoi il parle. Depuis quatorze ans, il est opérateur de sûreté chez ICTS France. Ce leader de la sûreté aéroportuaire emploie 2 000 salariés, sur les sites de Roissy (95) et Orly (94), chargés de contrôler plus de 90 millionsde passagers par an, les personnelsnavigants et les bagages aux postes d’inspection-filtrage (Pif). « Entre l’agrément du préfet, celui du procureur de la République, pour lequel il faut être un ressortissant de l’Union européenne et avoir un casier judiciaire vierge, le certificat de qualification professionnelle, la certification de l’aviation civile, la carte professionnelle et le badge aéroportuaire. Cela fait beaucoup de conditions pour pouvoir travailler. On est davantage contrôlés que la police ! Il suffit qu’une de ces conditions ne soit pas remplie pour que vous ne puissiez plus travailler jusqu’à ce que vous obteniez ce qui vous manque… si c’est possible », explique Benamar, également délégué syndical central CFDT, troisième organisation de l’entreprise avec 16% des voix.

 600 palpations de passagers par jour

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Tarek Benmaadi est opérateur de sûreté et délégué syndical CFDT chez Alyzia, une filiale d’Aéroports de Paris (ADP).

À ces préalables à l’emploi s’ajoutent des conditions de travail très difficiles. « Je fais jusqu’à 600 palpations de passagers par jour. Une série de gestes répétitifs et codifiés qui supposent de se baisser, de faire travailler les genoux, le dos, les épaules », explique Tarik Benmaadi, opérateur de sûreté et délégué syndical CFDT chez Alyzia, filiale d’Aéroports de Paris (ADP), l’autre leader de la sûreté, qui emploie 1 200 salariés. Névralgies, sciatiques, tendinites sont monnaie courante. « Le nombre d’accidents du travail dans cette activité est supérieur à celui du bâtiment », souligne Tarik. La moyenne de l’absentéisme s’élève à 22 jours en moyenne par an et par salarié (contre 15,6 jours en moyenne nationale en 2013) dont 26 % imputables aux accidents du travail.

Les agents tournent toutes les 20 minutes sur les différents postes du Pif, entre la palpation, l’accueil, le contrôle à l’écran et la fouille des bagages. Seul le poste à l’écran permet de s’asseoir. Encore faut-il avoir la qualification requise pour exercer ce contrôle. Et la sûreté, c’est 24 heures par jour.
Chez Sécuritas, les agents font les trois-huit, soit 5 heures - 13 heures, ou 13 heures - 21 heures, ou 21 heures - 5 heures. Des vacations de huit heures pendant lesquelles ils n’ont que trente minutes de pause. Selon Mohamed Boughorbal, chef d’équipe chez Alyzia et représentant de la section syndicale CFDT, « les changements d’horaires, ça tue ».

Des exigences toujours plus grandes

Mohamed Boughobal PhotoCreditMYOP-PB-roissy-07
Mohamed Boughorbal est chef d’équipe chez Alyzia et représentant de la section syndicale CFDT.

Les agents des Pif sont par ailleurs soumis à plusieurs formes de pression. « Les compagnies aériennes et le donneur d’ordres [ADP] exigent plus de fluidité aux points de contrôle pour satisfaire leur clientèle ou rattraper des retards, décrit Benamar Belkouche, souvent au détriment de la sûreté. » « De plus, ajoute le chef d’équipe Mohamed Boughorbal, la procédure d’inspection et de filtrage a tendance à se renforcer. On nous demande d’en faire de plus en plus. » Les agents suivent des formations obligatoires tous les trois mois pour revoir les procédures et être à jour sur les nouvelles. Un examen sanctionne ces formations. Au troisième échec, l’agent est licencié.

La pression peut aussi venir des passagers. « Les insultes sont quotidiennes », affirme Benamar Belkouche, victime d’un lanceur de canette alors qu’il faisait son travail. « Je comprends que prendre l’avion puisse être stressant avec les retards, l’attente, la fouille. Alors, en bout de chaîne, c’est nous qui prenons ! » Il existe une procédure contre les agressions mais peu font l’objet d’une plainte.

Les agents soumis aux aléas du marc

Enfin régulièrement, les salariés de la sûreté sont soumis aux aléas du marché. Tous les trois ou quatre ans, les appels d’offres sont renouvelés. Ils peuvent ainsi changer d’employeur. Si les emplois sont protégés par des obligations de reprises et des contraintes liées à la sûreté (nombre incompressible d’agents sur les Pif), les conditions de travail ou l’attribution des indemnités peuvent être modulées par la hiérarchie. 

dblain@cfdt.fr

Photos © Pauline Bernard / Myop Diffusion - Bruno Levesque / GLOBEPIX

   


Omar Kerriou MYOP Roissy-12Omar Kerriou - Secrétaire fédéral de la Fédération des services

 “La CFDT ne signe pas en dessous du Smic”

 

Quelles sont les difficultés auxquelles le secteur fait face ?

La principale réside dans le fait que le patronat est totalement désorganisé face à un donneur d’ordres omnipotent. Ce qui rend toute négociation difficile et tire le secteur vers le bas. Il y a trois organisations patronales, qui ne s’entendent pas entre elles. Sans la CFDT, les négociations annuelles obligatoires qui ont commencé en novembre pour l’année 2014 n’auraient pas eu lieu. Nous avons eu trois propositions salariales différentes ! La plus intéressante suggère 1,2 % d’augmentation mais demande en contrepartie une annulation des écarts entre les qualifications. Or, pour bien faire et maintenir durablement les plus bas salaires au-dessus du Smic, il faudrait une augmentation de 4 %. La CFDT ne signe pas en dessous du Smic.

 

Pourtant, le secteur a conclu deux accords ces dernières années ?

La CFDT ne les a pas signés car ils favorisent surtout les employeurs. L’accord sur la prime de performance individuelle octroie aux agents un mois de salaire brut chaque trimestre. Mais il n’y a pas eu d’accord sur les critères, seulement des recommandations. Résultat : chaque entreprise distribue la prime de façon très aléatoire et rarement dans sa totalité. Quant à l’accord portant sur l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, il n’y a pas d’avancées notables. La principale réside dans le repos minimal entre les vacations de nuit et de jour, qui est de 24 heures. La CFDT réclame un minimum de 48 heures. Nous ne cessons de réclamer l’ouverture de négociations sur les classifications professionnelles qui engloberaient les métiers de l’encadrement et les administratifs et qui tiendraient aussi compte de l’évolution rapide des métiers. C’est vital si on veut rendre ce secteur à nouveau attrayant.

   
    

Le secteur en chiffres

 
  • 8 500 agents de sûreté, dont les 3/4 à plein temps.
  • Âge moyen : 37,5 ansHommes : 53 % Femmes : 47 %
 
  • 2 250 € C’est le salaire brut moyen d’un opérateur confirmé.
 
  • Près de 70 % des agents travaillent à Roissy et à Orly.
 
  • 11 % d’embauches en moins par rapport à 2012. En 2013, 1 900 embauches (dont 83 % en CDD) pour 2 950 départs.
 
  • 172 millions de passagers par an. Soit + 2,3 % en 2013.
 
  • 80 agressions verbales sur agent recensées en 2013. 10 agressions physiques.
 
  • 21,83 % La CFDT est première organisation syndicale dans la branche Sécurité.