Formation professionnelle : les entreprises en plein apprentissage

Publié le 15/11/2016

La loi de 2014 relative à la formation professionnelle encourage le dialogue social et oblige les organisations syndicales comme les directions à réinterroger leurs pratiques.

Les entreprises découvrent à peine la réforme de la formation professionnelle. » Secrétaire générale de l’Association nationale des DRH, Bénédicte Ravache rappelle sans détour qu’entre le vote d’une nouvelle loi et son application réelle dans les entreprises, il y a un temps d’appropriation qui peut être long. « Les directions ont d’autant plus de mal à s’approprier cette réforme qu’elles ont parfois le sentiment que les nouveaux dispositifs ne les concernent pas. Elles n’ont, par exemple, pas directement accès au compte personnel de formation (CPF) de leurs salariés, souligne-t-elle. Je comprends l’idée de la réforme qui pousse les salariés à être davantage acteur de leur parcours de formation, mais c’est un changement culturel qui nécessitera du temps, pour tout le monde. »

Plus de deux ans après le vote de la loi sur la formation professionnelle, la priorité dans les entreprises, du côté des directions comme des élus du personnel, reste de faire connaître aux salariés les trois principaux nouveaux outils : l’entretien professionnel, le conseil en évolution professionnelle (CEP) et le compte personnel de formation (CPF). À ce jour, près de 3 500 000 salariés et demandeurs d’emploi ont ouvert leur CPF. Preuve que l’information circule, mais que les directions comme les représentants du personnel doivent poursuivre leur travail de sensibilisation.

Dans certaines entreprises, des élus ont toutefois su s’approprier ces nouveaux outils pour monter des projets ambitieux. À Rennes, Sylvie Jacoberger, déléguée syndicale centrale CFDT chez Samsic propreté, a ainsi convaincu une quinzaine de ses collègues de mobiliser leur CPF pour suivre des cours de français tous les mercredis pendant une année. Trois autres collègues suivent parallèlement une formation (une semaine par mois pendant six mois) en vue d’obtenir un certificat de qualification professionnelle (CQP). « La direction joue le jeu, admet cette élue dynamique. Elle a bien conscience que la loi lui donne six ans pour former l’ensemble de ses salariés. » Délégué du personnel au Novotel de Montparnasse à Paris, Etinosa Omogun a, lui aussi, très vite compris les opportunités nouvelles offertes aux salariés (lire ci-dessous).

Les entreprises françaises ont toujours fait appel à la formation professionnelle (…) Mais l’originalité de cette réforme est d’essayer de dépasser [une] vision très descendante en rendant le salarié davantage acteur de son parcours de formation.

 Et pour les élus CFDT de Renault, la formation, et notamment l’utilisation du CPF, sera l’un des volets du prochain contrat social de l’entreprise. L’idée est d’obtenir un abondement du CPF des salariés ; en contrepartie, ces derniers s’engagent à mobiliser leurs heures en lien avec la stratégie de l’entreprise. « Tout le monde est d’accord sur le principe et à envie d’avancer », souligne, optimiste, Franck Daoût, délégué syndical central CFDT. 

Ces exemples montrent qu’un dialogue social novateur sur la formation peut se mettre en place. Un enjeu prioritaire pour le sociologue du travail Yves Lichtenberger : « Les entreprises françaises ont toujours fait appel à la formation professionnelle pour adapter leurs salariés aux évolutions de leur poste de travail. L’originalité de cette réforme est d’essayer de dépasser cette vision très descendante en rendant le salarié davantage acteur de son parcours de formation, insiste-t-il. Cette approche peut dérouter dans un premier temps car elle demande plus de dialogue entre les salariés et les directions pour être efficace. Néanmoins, elle offre potentiellement beaucoup plus d’opportunités à tous ceux qui sauront s’en saisir. »

jcitron@cfdt.fr

©Photo 

     

 

Etinosa-Omagun ABruelInfoComCFDTCléa : un certificat pour un nouveau départ

Délégué du personnel chez Novotel à Paris, Etinosa Omogun s’est saisi des opportunités offertes par la réforme de la formation professionnelle pour convaincre ses collègues sans qualification de se lancer dans l’aventure CléA, le socle certifié de connaissances et compétences.

Réceptionniste au Novotel Paris centre gare Montparnasse depuis trois ans, délégué du personnel CFDT depuis deux ans, Etinosa Omogun a de l’ambition pour ses collègues. Depuis qu’il a découvert les possibilités offertes par la formation professionnelle, lors d’une réunion organisée par la Fédération CFDT des Services, il remue ciel et terre. Grâce à lui, Ousma*, plongeur depuis dix ans, vient d’obtenir une formation de six mois pour devenir aide-cuisinier. « Je lui ai dit : “tu ne vas pas faire la vaisselle toute ta vie ! Pense à ton avenir. Tu peux très bien obtenir un métier plus rémunérateur” », résume-t-il. Déjà cuisinier dans le groupe hôtelier depuis plus de douze ans, mais sans aucun diplôme en France, Tenzin, lui aussi épaulé par Etinosa, est, de son côté, en train de faire les démarches afin de passer un certificat CléA. « Je souhaite apprendre à lire et à parler le français correctement, explique ce Français d’origine tibétaine. Je connais très bien mon travail mais je sens un handicap dès que je dois avoir une conversation longue ou que je dois lire un texte un peu compliqué. » Lorsque Etinosa lui a parlé de CléA, il n’a pas hésité : « Quand je suis arrivé en France, j’ai payé des cours de ma poche, explique-t-il. Je ne savais pas qu’il existait d’autres moyens. »

 Créée par les partenaires sociaux, la certification interprofessionnelle CléA s’adresse à tous les salariés très peu ou pas qualifiés qui souhaitent faire reconnaître leurs savoirs et leurs compétences dans sept domaines clés du monde professionnel : l’expression en français, le calcul, l’utilisation d’un ordinateur, l’aptitude à respecter les règles définies lors d’un travail d’équipe, l’autonomie, la capacité d’apprendre et la maîtrise des règles d’hygiène, de sécurité et environnementales élémentaires.

Objectif : faire passer le certificat CléA à dix salariés par an

Pour préparer son certificat, chaque salarié peut bénéficier de cours pendant son temps de travail. « L’employeur ne peut pas interdire à un salarié d’utiliser son compte personnel de formation lorsqu’il s’agit de suivre une formation qualifiante de base », explique Etinosa, qui, ce jour-là, accompagne Tenzin à son premier rendez-vous avec l’organisme de formation. « Je suis arrivé en France en 2009, se remémore ce Nigérian d’origine. Je connais les difficultés administratives quand on ne parle pas bien le français et la nécessité d’être aidé. » Deux autres de ses collègues ont également entamé les démarches afin de suivre une formation en français, et ce n’est qu’un début. Etinosa s’est fixé comme objectif de faire passer CléA à une dizaine de salariés autour de lui par an. Enthousiaste et ambitieux, il réfléchit lui aussi à la formation qu’il aimerait suivre, pour rebondir professionnellement.

* Les prénoms ont été modifiés.

jcitron@cfdt.fr