[Reportage] Le goût de l’emploi retrouvé

Publié le 19/05/2017

Depuis janvier, ils sont au cœur de l’expérimentation Territoire zéro chômeur de longue durée, qui vise à les remettre sur le chemin de l’emploi durable. Reportage à Colombey-les-Belles (Meurthe-et-Moselle) auprès de ces nouveaux salariés pleinement impliqués.

« Ce n’est pas facile de renverser la vapeur, de passer de ce sentiment d’inutilité que nous renvoie la société à celui de fierté d’apporter notre pierre, nous aussi». Jean-Michel, 47 ans, esquisse un petit sourire. Trois ans déjà que sa carrière de producteur réalisateur de films d’entreprise a pris fin. « J’ai tout connu: salarié, artisan, gérant de société. » Et puis, le vide. Jusqu’à ce contrat à durée indéterminé signé le 16 janvier dernier, nouveau chapitre d’une histoire qui a commencé un an et demi plus tôt.

C’est un slogan, repéré au détour d’un courrier officiel, qui a attiré son attention : L’emploi conçu comme un droit. « Pour la première fois, j’ai senti qu’on arrêtait de me juger, que je n’avais pas besoin de me justifier d’une situation que je subissais. » La lettre à en-tête d’ATD Quart Monde et de la Communauté de communes du Pays de Colombey et du Sud toulois invite Jean-Michel à participer à une réunion de présentation d’une expérimentation inédite : le projet Territoires zéro chômeur de longue durée.

Identifier les beoins d'un territoire

L’idée ? Identifier les besoins économiques non pourvus des 38 communes réparties dans le sud de Toul, les confronter aux compétences des personnes privées d’emploi depuis longtemps et réorienter les dépenses sociales vers des CDI payés au Smic. Ici, pour la première fois, les demandeurs d’emploi ont voix au chapitre. « Certains auraient préféré une proposition directe de boulot sans passer par cette phase d’implication dans le projet. Moi, c’est cette démarche qui m’a plu. » Au point de rallumer la flamme. « Quand on est au chômage depuis pas mal de temps, on entre dans une forme d’autoexclusion, explique Jean-Michel. Chaque réponse négative à une candidature est vécue comme un échec. Au bout d’un moment, on en a marre de tendre le bâton pour se faire battre alors on finit par ne plus démarcher les entreprises puis par ne plus répondre aux quelques annonces.»

L’expérimentation est tombée à pic, au moment où la bascule semblait inévitable. Avec quelques « frères de précarité », il monte l’association Les Tailleurs de bouleau, « afin de peser sur les décisions », explique-t-il. « Une de nos premières contributions a été de proposer le changement de nom de l’entreprise qui allait embaucher les ex-chômeurs. Elle devait s’appeler Test, pour Territoire de l’emploi dans le Sud toulois. Vous nous imaginez salariés de Test? Les gens nous auraient ri au nez» Ce sera La Fabrique, entreprise à but d’emploi (EBE).

AurelieMathelin LeDams cfdt-0681«Les Tailleurs de bouleau, c’est le pilier de notre expérimentation, insiste Aurélie Mathelin [photo], pilote du projet de Colombey. C’est avec eux que nous avons construit les activités que l’on développe aujourd’hui dans le territoire.» La Ressourcerie, pour remettre sur le marché des matériels usagers, le maraîchage, les petites tâches forestières… Autant de travaux utiles aux 11 200 habitants de la communauté de communes mais qu’aucune entreprise de la région ne satisfait. «On ne veut pas entrer en concurrence avec le tissu économique local, prévient Aurélie. Il ne s’agit pas de créer des emplois pour en détruire d’autres.» Un comité de pilotage (où siègent représentants de l’État, organisations syndicales et patronales) y veille scrupuleusement.

Chacun est impliqué, porteur de son projet

Penché sur un pied de vigne, Hubert, 31 ans, savoure son premier CDI. Il fait partie des quinze premiers contrats signés à La Fabrique. «J’ai fait beaucoup d’intérim. Parfois, ça s’enchaînait bien et puis, à d’autres moments, non, se rappelle-t-il. Je n’ai pas le permis. C’est difficile d’aller aux entretiens d’embauche ou à ceux de Pôle emploi quand on sait qu’il va falloir faire les 20kilomètres du retour à pied faute de bus.» Aujourd’hui, il n’imagine pas quitter le bocage pour aller travailler en ville. Et puis maintenir l’emploi autour de Colombey, c’est aussi donner une chance à ce territoire et à ses habitants.

Gerard LeDams cfdt-0661Gérard, la soixantaine [photo ci-contre], en est convaincu. « Alors que la plupart du temps, on fait la chasse aux précaires plutôt qu’à la précarité, ce projet au contraire s’attache à redonner de l’activité au territoire, l’aménager pour ne pas le laisser tomber. C’est une vision d’ensemble et pérenne, bien plus proche de mes idées. » Installé sur une petite exploitation et pris à la gorge par les emprunts successifs, cet agriculteur taillé comme un bûcheron n’arrivait plus à joindre les deux bouts. «En agriculture, les fins de carrière sont difficiles à gérer, surtout quand on est seul, qu’on ne touche pas d’indemnités chômage et qu’il n’y a personne pour reprendre l’exploitation.»

      GuirecKerambrun LeDams cfdt-0690      
      Guirec Kerambrun,
directeur de la structure
     

C’est La Fabrique qui l’a remis en selle en lui confiant la remise en valeur des vergers abandonnés. « J’ai touché ma première feuille de paie à 61ans », se réjouit-il en passant la main dans sa barbe blanche et broussailleuse. Une fierté à laquelle s’ajoute la satisfaction de pouvoir renouer le lien avec l’entourage, confie Jean-Michel. «Quand on est de nouveau en emploi, les choses redémarrent. En famille, on peut parler boulot, et dieu sait si on y passe du temps!»

Depuis que l’entreprise à but d’emploi a signé ses premiers CDI, mi-janvier, pas un des quinze ex-chômeurs n’a raté une seule journée de travail. Un signe pour Guirec Kerambrun, le directeur de la structure : «Chacun est impliqué, porteur de son projet et de son emploi, souligne-t-il. Si nous réussissons à démontrer ici, sur un territoire très rural, que l’on peut alimenter une ressource d’emplois susceptible de répondre à la problématique du chômage, alors on aura gagné notre pari.»  

dprimault@cfdt.fr

©Photos LeDams, 2017

     


Le terrain, source d’expérimentations

 Réparer les voitures des chômeurs en signant un partenariat avec Renault, utiliser l’atelier d’un musée dans le Nord pour redonner confiance, apporter un coup de pouce financier afin de permettre de passer le permis de conduire… Depuis quelques années, les initiatives de Pôle emploi visant à aider les demandeurs d’emploi à rebondir se multiplient. Dans l’Eure, la toute jeune agence de Gisors expérimente à tout-va pour répondre aux besoins des 5 200 inscrits. Fini les réunions à 30 ou 40 avec un public plus ou moins attentif. Ici, les 28 salariés de Pôle emploi ont mis en place l’opération « feu de camp ». « On pousse les tables et on limite le nombre à une douzaine de participants réunis autour d’un chef d’entreprise ou d’un formateur, explique Cyrille Stéfani, le directeur de l’agence. L’implication des demandeurs d’emploi n’est pas du tout la même que lors des ateliers classiques, et il en ressort des sujets sur lesquels on peut vraiment rebondir. »

Dernier en date : le marché du moteur électrique. À la suite de ces rencontres, six formations ont été proposées à des demandeurs d’emploi dans des garages de la région. Cinq d’entre eux ont trouvé du travail depuis. Parfois, le soutien est d’ordre matériel avec, par exemple, la location de scooters à tarif réduit pour se rendre à un entretien d’embauche.D’autres fois, il prend la forme d’un appui psychologique, comme du coaching assuré bénévolement par une douzaine de cadres d’une entreprise publique.