Elle ose implanter la CFDT chez Servier

Publié le 20/11/2012

Créer une section CFDT dans une entreprise où aucun syndicat n’a jamais réussi à s’implanter durablement n’est pas une mince affaire. Isabelle Géant relève le défi, accompagnée et soutenue par le Syndicat chimie-énergie Centre-Val de Loire et le secrétaire général de la CFDT.
Mise à jour du 1er décembre 2013 avec l'élection d'Isabelle Géant comme déléguée du personnel et  membre du Comité d'entreprise.

   
  

 29 novembre 2013 : Le verrou antisyndical saute enfin chez Servier

Après plus d’un combat acharné face à un employeur contre l’implantation d’une section syndicale et permettre, pour la première fois depuis près de cinquante ans, aux salariés des laboratoires Servier de voter pour une organisation syndicale, Isabelle Géant, jusqu’alors représentante de la section syndicale CFDT, a été élue, le 29 novembre 2013 au comité d’entreprise et comme DP. Désignée DS par le Syndicat CFDT Chimie Énergie Centre Val de Loire le 2 décembre, son score de 12,6 % lui donne désormais la légitimité pour participer aux négociations (sur les conditions de travail, les salaires…).


Octobre 2012 : La CFDT ose s’implanter chez Sevier

Dans la brume matinale, on ne voit qu’eux : une trentaine de militants CFDT, vêtus de la chasuble orange, distribuent des tracts devant les grilles des laboratoires Servier, à Gidy. Dès six heures, ils ont investi les lieux, ce 11 octobre. Aux salariés, qui rejoignent leur lieu de travail un par un dans leur véhicule personnel, ils distribuent un tract sur lequel on peut lire : « La CFDT est heureuse aujourd’hui de pouvoir vous annoncer qu’elle est enfin représentée dans votre entreprise. » Au verso s’affiche la photo de celle autour de laquelle s’affairent caméras et micros, aux ­côtés de François Chérèque : Isabelle Géant, désignée représentante de la section syndicale CFDT.

La nouvelle est inespérée dans les laboratoires Servier, « réputés » auprès du grand public à la suite de l’affaire du Mediator et auprès des militants pour toutes les tentatives échouées d’implantation syndicale durable. Les journalistes le savent bien, qui ont tenté des mois durant d’obtenir des informations des 1 100 salariés de la plus grosse unité de production et de conditionnement du groupe. « Ici, les langues ne se délient pas. » Être embauché chez Servier suppose de montrer patte blanche : il faut fournir trois références privées et trois références professionnelles. Le groupe est dirigé par celui que les salariés appellent le « docteur Servier », aujourd’hui âgé de 91 ans. Parler à la presse s’apparente à une trahison. Alors adhérer à une organisation syndicale…

L’intérêt des salariés

Derrière son sourire réservé et ses lunettes, Isabelle le pressent : « Les jours et les années qui viennent ne vont pas être faciles. » Élue au comité d’entreprise – jusqu’alors exclusivement composé d’élus sans étiquette – depuis 2009, elle a eu l’occasion d’éprouver la toute-puissance de la direction, de constater des habitudes de fonctionnement particulières. Lorsque le bruit de la venue du secrétaire général de la CFDT est parvenu jusqu’à l’entreprise, les autres élus du CE ont distribué des tracts sur le thème : « On n’a pas besoin d’organisations syndicales ! »

« Je ne suis pas quelqu’un qui lâche facilement », prévient Isabelle, qui connaît parfaitement la maison, totalisant dix-huit années d’ancienneté. Elle a découvert la CFDT à travers une formation au mandat de délégué du personnel : « J’avais envie de faire et de savoir comment on fait. » Le syndicat saisit immédiatement l’opportunité. Trois distributions de tracts plus tard, Bruno Carraro, se­crétaire du syndicat, affiche sa satisfaction : « Des salariés nous ont écrit en vue de se renseigner, certains ont adhéré. Pour les protéger, nous voulons qu’ils restent anonymes. » De fait, la grande majorité des salariés prend le tract avec le sourire, parfois avec un mot d’encouragement : « bon courage », « vas-y, ma grande ! ». D’autres, moins nombreux, accélèrent, vitres et visages fermés. Une salariée lâche : « Vous feriez mieux d’aller ailleurs, on n’est pas mal lotis ici. » Bruno Carraro répond : « Servier connaît les mêmes problématiques que toutes les boîtes, mais les salariés ont le sentiment qu’il n’y a pas de recours. Nous, on veut leur en offrir un, mais amiable. »

Chape de plomb

Les mêmes problématiques, mais sous une « chape de plomb » – l’expression revient souvent. « Sacré courage », « chapeau bas », « vrai respect »… : les militants du syndicat et de l’interpro mobilisés dans le cadre de l’opération sont conscients de la responsabilité qu’endosse Isabelle. « En la mettant sous les feux de la rampe médiatique, nous voulons la protéger de la pression de la direction », indique François Chérèque.

La nouvelle représentante CFDT prend pleinement la mesure de son choix, un peu grisée du tourbillon de sollicitations dont elle fait l’objet, éblouie par la lumière des caméras, étonnée de devoir répéter encore et encore pour quelles raisons elle a un jour décidé de prendre le risque de sortir du confort du silence. Elle ne peut s’empêcher de ressentir une certaine appréhension. Car si bien entourée aujourd’hui, elle sera demain seule à franchir les grilles de l’entreprise pour reprendre son poste de contrôleuse qualité.

Face aux éventuelles attaques, Bruno Carraro lui a donné un « badge magique », où CFDT s’inscrit en lettres blanches dans le cercle orange. C’est bien sûr un symbole. Celui de sa volonté d’accompagner cette courageuse femme dans sa nouvelle aventure. « Derrière Isabelle, il y a un réseau, la CFDT. On va mettre notre expérience et notre savoir-faire à son service. »

aseigne@cfdt.fr

  

 

 

 

Menacée dès le lendemain…

Au lendemain de la révélation de l’engagement d’Isabelle Géant à la CFDT, les élus du comité d’entreprise ont distribué un tract aux salariés mettant en cause son engagement syndical. Elle a par ailleurs été menacée oralement. Le Syndicat chimie-énergie Centre-Val de Loire a immédiatement écrit à la direction pour l’engager à « prendre toutes les mesures nécessaires afin que ce type d’agissements ne puisse se reproduire ».

 

Photo : © Patrcik Gallardin