Egalité professionnelle : un accord mondial novateur chez Orange

Publié le 03/08/2020

Pour la première fois, un accord mondial relatif à l’égalité professionnelle contient une série d’engagements qui s’appliquent également aux sous-traitants. À la clé, de nouveaux droits et une présence syndicale renforcée.

Égalité salariale et de carrière, mixité, lutte contre les violences sexistes et sexuelles, conciliation des temps, sans oublier – c’est une première dans un accord mondial ! – la prise en compte des violences conjugales : l’accord égalité professionnelle signé en juillet dernier chez Orange par trois organisations (CFDT, CGT et FO) ne fait l’impasse sur aucun des leviers susceptibles d’amorcer un réel changement. Il contient une série d’engagements applicables dans tous les pays où l’entreprise est implantée : en France, Espagne, Belgique, Europe centrale et orientale (Pologne, Roumanie, Slovaquie) et dans de nombreux pays africains (Côte d’Ivoire, Mali, Maroc, Sénégal) ou du Moyen-Orient (Égypte, Jordanie), régions du monde où le groupe a connu un fort développement ces dernières années.

Cet accord s’inscrit dans la continuité d’un dialogue social international dont les premiers jalons furent la signature d’un accord sur les droits fondamentaux en 2006 puis celle d’un accord sur la santé et la sécurité en 2014. « Nous étions en avance en abordant ce sujet de la parité ; depuis, la démarche s’est généralisée dans d’autres multinationales, note Isabel Lejeune-To, déléguée syndicale d’Orange et secrétaire adjointe du comité de groupe monde. Il me semble que les grands groupes commencent à réfléchir à ces inégalités que les gens ne supportent plus. Ils veulent être exemplaires car ils sont confrontés à un enjeu d’attractivité, notamment auprès des cadres et des jeunes à haut potentiel, dont les aspirations ont évolué. Le contexte était favorable au lancement de la négociation. »

Des organisations syndicales regroupées et coordonnées

La discussion n’en a pas moins été serrée. Sur le périmètre des sujets à couvrir, d’abord. « L’idée de la direction était de traiter l’égalité professionnelle au sens strict, explique Nadia Zak Calvet, déléguée syndicale centrale adjointe. Nous avons réussi à élargir le cadre et à intégrer les sujets de la conciliation vie privée et vie professionnelle, du droit à la déconnexion et de la prévention et du traitement des violences, y compris des violences conjugales. » Exigence sur la méthode, ensuite. La construction du texte comme sa mise en œuvre reposent sur « une démarche participative de tous les acteurs », précise l’accord. La discussion a en effet embarqué toutes les organisations syndicales (OS) présentes dans les entités concernées et affiliées à la fédération syndicale internationale UNI Global Union. Ces OS se sont regroupées, formant l’Alliance syndicale mondiale UNI-Orange. Aux toutes premières réunions de visu – nécessaires pour faire connaissance et analyser l’état des lieux chiffré pays par pays, que la direction a mis à la disposition des négociateurs – ont succédé les conférences téléphoniques et les consultations auprès des salariés.

Une transparence nécessaire
L’état des lieux des écarts de rémunération établi dans chaque entité sera suivi d’un plan d’action, doté d’« un budget dédié de correction des écarts salariaux constatés ». Les congés maternité ou parentaux ne devront pas avoir d’impact sur les évolutions de salaire, fixe ou variable. Les comités locaux ad hoc contrôleront les progrès accomplis chaque année.

La mixité des métiers
Accueil des jeunes filles dans l’entreprise par une femme ingénieure ou technicienne, actions d’initiation au codage pour les plus jeunes en milieu scolaire, en veillant à l’équilibre entre les filles et les garçons, partenariat avec les établissements en vue d’ouvrir davantage l’accès des jeunes filles aux métiers du numérique… Ces initiatives ponctuelles recensées dans l’accord devront être plus largement développées.

Une communication à tous les niveaux
Le groupe s’engage à mettre à la disposition des entités des outils de sensibilisation à l’égalité. Un « visa égalité professionnelle » digital, qui traite des enjeux, des stéréotypes et du sexisme ainsi qu’un module sur le harcèlement sont déjà accessibles en e-learning. Plus de 6 000 salariés dans le groupe ont été formés à la prévention des violences sexistes et sexuelles.

Pendant les six mois de la phase préparatoire, les syndicalistes des différentes régions se sont exprimés, reflétant la diversité des besoins selon les situations locales. Chacun peut ainsi se reconnaître dans l’accord final. Le volet conciliation des temps, par exemple, crée un droit à la déconnexion qui répondait à une attente des syndicats africains. « Chez nous, les salariés n’ont plus de vie privée ! Avec la généralisation du smartphone, les managers les sollicitent par mail ou SMS à tout moment, et comme les salariés sont moins protégés qu’en Europe, les patrons n’hésitent pas à brandir la menace de la suppression d’emploi », indique William Ange Coker, président de l’Alliance et membre du syndicat Synapostel de Côte d’Ivoire. La possibilité d’aménager ses horaires fait aussi partie des avancées qui changent la vie au quotidien. « Au départ, le sujet de l’égalité professionnelle n’est pas perçu par tous comme une priorité, précise William Ange, mais le fait de prendre en considération les demandes des uns et des autres nous a permis de créer du consensus autour de cet enjeu. »

Selon le contexte culturel et l’environnement législatif, certaines entités sont plus avancées que d’autres sur la question des droits des femmes. Mais la philosophie de l’accord n’est pas d’imposer un modèle unique, de façon verticale. « Cela aurait été contre-productif, juge Isabel. Nous avons préféré être pragmatiques. L’accord fixe des objectifs et les filiales décident ensuite de la façon dont elles vont les atteindre. » Le rattrapage des écarts salariaux, qui doit être achevé d’ici à 2025, en est un bon exemple. « Pour mesurer ces écarts et vérifier chaque année les progrès accomplis, le groupe dispose d’un référentiel statistique, outil similaire à l’index égalité professionnelle* que nous connaissons en France. Il n’est pas encore utilisé partout mais l’accord va obliger les filiales à se pencher sur la question des salaires, et cet outil leur facilitera la tâche. » Cette implication au niveau local des responsables RH et des représentants des salariés constitue une garantie. « Chaque entité doit réaliser un diagnostic partagé et définir un plan d’action, résume Nadia. Nous avons construit avec ce texte un véritable levier du dialogue social, et même de développement syndical. »

Un accord qui fait progresser la syndicalisation

William Ange le vérifie chaque jour sur le terrain. « Nous nous servons de l’accord pour faire de la syndicalisation, indique-t-il. Nous avons pu imposer la présence d’organisations syndicales dans des filiales d’Orange au Mali, au Maroc ou en Tunisie. Nous avons même réussi à nous implanter chez des sous-traitants d’Orange appartenant au groupe Huawei, connu pour être réfractaire à toute tentative de syndicalisation de ses salariés. »

Des comités locaux paritaires dédiés à l’égalité professionnelle doivent se réunir une fois par an afin de faire le point sur la concrétisation des objectifs. La méthode a déjà fait ses preuves au moment de l’application de l’accord santé et sécurité, permettant de réels progrès dans les implantations en Afrique notamment. « Le reporting se fait en présence des organisations syndicales, qui sont à même de confirmer ou d’infirmer les informations apportées par la direction des ressources humaines », constate William Ange.

Un taux de féminisation en CDI qui s’accroît chez Orange

L’accord crée un cadre de négociation tout aussi intéressant pour l’entreprise en France. Les marges de progression existent, même dans un grand groupe comme Orange, qui affichait en 2019 une note de 94 points sur 100 selon l’index d’égalité professionnelle. « Nous n’aurions pas signé l’accord si nous n’avions pas obtenu d’avancées concrètes aussi pour les salariés en France ! », souligne Isabel. En matière de mixité, par exemple. L’objectif de 35 % de femmes dans les instances dirigeantes du groupe est fixé à l’horizon 2025, il est de 33,3 % actuellement. Le taux de féminisation global en CDI devra progresser, particulièrement dans les métiers techniques, où les femmes restent minoritaires. « Les métiers de haute technologie, qui sont les mieux rémunérés, n’emploient que 18 % de femmes, c’est inquiétant ! », insiste Nadia. Plusieurs leviers d’action sont envisagés : l’obligation d’inclure au moins une candidature féminine dans la phase finale de recrutement, des opérations de sensibilisation aux métiers techniques auprès des jeunes filles dans les établissements scolaires, du mentorat, etc. « L’entreprise mène déjà des actions dans ce sens mais, avec ce nouvel accord, les organisations syndicales seront davantage parties prenantes », approuve Nadia.

Il est un autre champ d’action syndical encore peu pris en compte, en France comme ailleurs : celui des violences sexistes et sexuelles, sur le lieu de travail mais également au sein du couple. En cas de harcèlement ou de violence, notamment liés au genre, les managers et les services des ressources humaines « ont la responsabilité de ne laisser aucun signalement sans suite concrète et de garantir qu’une action sera menée dans un délai de deux mois au maximum », spécifie l’accord. Une salariée victime de ce type de violences pourrait bénéficier d’horaires aménagés, d’un changement de son lieu de travail, d’une aide au relogement d’urgence ou d’une aide économique d’urgence. Ces dispositions se réfèrent à la convention pour l’élimination des violences et du harcèlement sur le lieu de travail et dans le couple, adoptée par l’Organisation internationale du travail en juin 2019.

mneltchaninoff@cfdt.fr 

* L’index égalité professionnelle permet de comparer la situation des femmes et des hommes au sein d’une même entreprise depuis le 1er septembre 2019.

Repères

  • Opérateur historique en France, Orange est l’un des leaders mondiaux du secteur des services de télécommunications aux entreprises.
  • Le groupe, implanté dans 29 pays, emploie 149 000 salariés dont 89 000 en France.
  • Première organisation de l’entreprise depuis 2014, la CFDT a obtenu 24,64 % des voix aux élections de novembre 2017, devant la CGT (17,19 %) et FO (13,9 %).