Vers un nouveau modèle de développement ?

Publié le 23/09/2013
Pour son université syndicale d’été 2013, la CFDT a choisi de se pencher sur ce que pourrait ou devrait être ce futur « modèle de développement » et a échangé sur ce sujet avec des experts de différents horizons.
Use 2013 jeunes     
      

Quatre jours durant, plus de 300 militantes et militants ont pu échanger, « aiguillonnés » par des témoignages d’experts (économistes, sociologues, politiques, etc.) mais aussi par les contributions réflexives de quatre « grands témoins » : Nadia Bellaoui, présidente de la Conférence permanente des coordinations associatives (CPCA), Sandra Moatti, rédactrice en chef adjointe du magazine Alternatives économiques, Bruno Genty, président de France Nature Environnement, et Didier Goubert, responsable du Réseau emploi-formation d’ATD Quart Monde. Dans l’esprit CFDT (qui doit « ne pas camper sur des certitudes et privilégier les coopérations pour avancer », selon les termes de son secrétaire général, Laurent Berger), nous évoquons ici les principaux thèmes sur lesquels ces grands témoins nous ont interpellés, vidéos à l’appui.

"La CFDT ne doit pas camper sur des certitudes
mais privilégier les coopérations pour avancer
",
Laurent Berger



Il n’y a plus à tergiverser : le modèle de développement qui a porté la croissance de nos sociétés depuis des décennies a atteint ses limites et conduit à une réelle impasse. Ses effets destructeurs ont été maintes fois rappelés lors des débats : « Un monde qui broie autant de gens et consume la planète n’est plus tenable », a souligné Nadia Bellaoui, présidente de la CPCA.

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Un modèle qui n’est plus viable

D’où cet impératif, qui a été l’objet de toutes les réflexions de cette Use 2013 : sortir de ce modèle prédateur de ressources, générateurs d’inégalités toujours croissantes et qui produit un endettement insoutenable. Rappelons que la facture énergétique annuelle de la France est presque égale au montant du déficit commercial. Mais quel modèle de substitution inventer ? Pour ce vaste chantier, Laurent Berger a invité les participants à « ne pas garder le même logiciel pour inventer demain ».

"Un monde qui broie autant de gens
et consume la planète n’est plus tenable
",
Nadia Bellaoui



Nombre d’intervenants ont d’ailleurs pu rappeler l’importance, dans la définition de ce « monde de demain », d’« éviter les décisions purement idéologiques », comme le notait Michel Derdevet – maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris et professeur au Collège d’Europe de Bruges –, qui intervenait à une table ronde consacrée à l’Europe de l’énergie. En donnant comme exemple la décision de l’Allemagne de fermer toutes les centrales nucléaires. Trop radical. « En période de crise, il s’agit de prendre en compte tous les facteurs, notamment celui de la compétitivité des entreprises. Attention aussi à ne pas tomber dans l’idéologie de l’autarcie, qui veut que l’on produise et consomme sur place. » La production locale d’énergie suppose qu’on se préoccupe (et qu’on développe) des logiques d’échanges et de réseaux, parfois complexes. Et on le voit en Allemagne, où les parcs éoliens sont situés dans le nord du pays, mais les besoins d’énergie plutôt dans le sud.

L’économie de la fonctionnalité

     
 Bruno Gentil, président de FNE     

Si l’Use n’a pas apporté de réponses toutes faites à ce que sera le monde de demain, une piste largement évoquée a été celle de l’économie de la fonctionnalité. Puisqu’il devient nécessaire de revoir nos modes de consommation et de production, de manière à prélever moins de ressources naturelles et de générer moins de rejets (CO2, gaz à effet de serre, déchets, etc.), « tout l’enjeu est d’améliorer la productivité de nos ressources », a indiqué Bruno Genty, le président de FNE. Or l’économie de la fonctionnalité permet justement de rompre avec notre consommation encore uniquement fondée sur la propriété. Certaines entreprises de l’économie classique l’ont d’ores et déjà mise en pratique, comme les fabricants de photocopieurs, qui au lieu de chercher à tout prix à vendre le maximum de machines, préfèrent les louer. La logique ne consiste donc plus à faire du profit en vendant le plus possible, mais de concevoir des produits qui intègrent des services associés. D’autres entreprises, du secteur de l’économie sociale et solidaire, se mettent progressivement à cette nouvelle approche.

Dans l’économie de la fonctionnalité,
le travail devient une condition essentielle de la production",
Olivier Blandin



Ce changement de logique est d’ailleurs porteur d’autres transformations, bénéfiques à tous : si produire autrement revient à renouveler nos manières de créer de la valeur (et donc d’attribuer de la valeur aux choses), il permet, de fait, d’envisager le travail autrement. « Dans l’économie de la fonctionnalité, le travail devient une condition essentielle de la production. Ce qui donne un espace renouvelé concernant les conditions de travail, plus seulement basées sur l’intensification du travail », a souligné l’économiste universitaire Olivier Blandin. Cette nouvelle économie stimule donc davantage la créativité des salariés, dans l’innovation de services intégrés aux produits.

Courage politique

Bien entendu, et nous en percevons les signes quasi quotidiennement (le report de la loi sur la transition énergétique, prévue pour l’automne 2013 et finalement repoussée à 2014, en est une illustration), l’amorce de cette transition à la fois économique et écologique est difficile à concrétiser. « On veut bien, de manière théorique, envisager de produire et consommer moins, mais dès qu’il s’agit d’entrer dans le concret, c’est la prudence, voire la frilosité qui domine, regrette Bruno Genty, qui en appelle à davantage de courage politique et de volontarisme. « Cette transition, c’est comme mettre les pieds dans l’eau. Mais dès qu’on y est, on trouve qu’elle est froide. »

     
     Sandra Moatti, Alternatives économiques
 

Parce qu’il touche à de nombreux intérêts (et à de nombreux lobbys), qu’il va bouleverser des pans entiers de nos économies (avec la disparition de certains secteurs et l’émergence de nouveaux, posant avec acuité la question des transitions professionnelles, chère à la CFDT), mais aussi parce qu’il remet en question nos habitudes et modes de vie, ce passage est délicat. Comme l’a rappelé Sandra Moatti, la construction du monde de demain nécessite de développer de nouveaux lieux de décision, à trois niveaux : à l’échelle européenne – l’Europe reste pour l’instant un marché avant d’être un espace politique, dimension qu’elle doit atteindre pour être en capacité de construire de réelles politiques européennes – à l’échelon des territoires et au niveau des entreprises. « Ce monde qui vient ne sortira pas de la boîte à outils des économistes, mais surgira plutôt grâce aux acteurs de terrain. Dans ce contexte, l’action syndicale doit évoluer, se renouveler, pour jouer tout son rôle dans cette évolution. »

Révolution des corps intermédiaires

     
 Nadia Bellaoui, président de la CPCA
     

Cette place prépondérante du syndicaliste, nombreux sont celles et ceux qui l’ont rappelée. Tout comme la place du citoyen, qui a été très souvent écarté des décisions (notamment en ce qui concerne les choix énergétiques majeurs). « En étant associé aux décisions, les citoyens seront plus en mesure d’accepter de perdre un peu pour gagner davantage », explique Nadia Bellaoui. Mais pour encourager et organiser la prise de parole et la participation citoyennes, il s’agit d’opérer une « vraie révolution des corps intermédiaires », n’hésite pas à dire la présidente de la CPCA, selon qui ces derniers « constituent encore trop des freins ou des filtres par rapport aux énergies et aux envies de changement des individus » .

     
      Didier Goubert, ATD Quart-Monde

En conclusion de l’Use, Laurent Berger a rappelé les fondamentaux sur lesquels la CFDT souhaite construire ce monde de demain : « Le développement que nous voulons ? Il s’appuie sur l’idée d’un progrès partagé par tous, avec un objectif de réduction des inégalités ; il s’inscrit dans une transition environnementale où l’on relie l’économique, le social et l’écologie ; le tout dans un projet porteur de sens, et qui permette de rassembler plutôt que d’attiser les fractures sociales. » En cela, la vision portée par la CFDT comme par ATD Quart Monde convergent. Et, comme l’a souligné Didier Goubert, que ce futur modèle de développement « soit de nature à redonner du sens à la vie en collectivité ».

epirat@cfdt.fr