Et si la température moyenne augmentait de 4 °C ?

Publié le 24/04/2014

La CFDT a accueilli un colloque réunissant des scientifiques de toutes les disciplines travaillant sur les conséquences des changements climatiques. Pour éviter le scénario du pire, il est urgent d’anticiper les impacts de ces changements.

Modification des écosystèmes, sécheresse, inondations, tempêtes, problèmes sanitaires, d’approvisionnement en alimentation et en eau : des tropiques jusqu’aux pôles, les conséquences des changements climatiques se font d’ores et déjà ressentir et pourraient s’accentuer si les États persistent à ne pas prendre de décision contraignante. Comment donner un visage concret à ces risques pour que l’humanité s’engage à changer de trajectoire ? Au moment même où le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publiait son cinquième rapport (« Changements climatiques 2014 : conséquences, adaptation et vulnérabilité »), particulièrement alarmant, la CFDT a accueilli le 2 avril un colloque intitulé « L’hypothèse + 4 °C – Monde vivant et changement climatique à l’issue du rapport du Giec ».

Cette rencontre de scientifiques de toutes les disciplines a été organisée à l’initiative de l’économiste et anthropologue Jacques Weber, décédé le 6 mars 2014, auquel un hommage a été rendu au début du colloque. Se définissant lui-même comme un chercheur « passe-frontières », Jacques Weber avait contribué à démontrer les liens entre écologie et économie, activités humaines et biodiversité. Coordonné par l’association Les Petits Débrouillards, dont Jacques Weber a été président jusqu’en septembre 2013, le colloque était parrainé par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) et le Groupement d’intérêt scientifique climat-environnement-société. Il a réuni une grande diversité de participants : des scientifiques et des étudiants1, des responsables de la CFDT chargés du développement durable, de nombreux membres d'associations2, les directions du développement durable et de la responsabilité sociale et environnementale de grandes entreprises, des représentants des ministères, ou encore le magazine Valeurs vertes, dont la directrice Danielle Nocher animait le colloque.

Diviser par trois les émissions de CO2 d'ici 2050

« La cupidité et l’arrogance sont nos deux grands ennemis. Le profit à court terme de quelques-uns appauvrit tout le monde. » C’est par ces paroles fortes que Gilles Bœuf, président du Muséum national d’histoire naturelle et professeur au Collège de France, a introduit la conférence. Le biologiste a rappelé le rôle déterminant de la température pour le métabolisme des espèces et leur reproduction. En augmentant trop rapidement, elle va modifier la carte des populations animales et végétales, qui ne pourront pas toujours suivre ce réchauffement. En seulement dix-huit ans, la température moyenne a déjà augmenté de 1 °C, ce qui a provoqué un déplacement des espèces arborées, des oiseaux qui sont remontés de 33 km vers le nord et des papillons, qui ont migré de 114 km.

Or, « les émissions de CO2 continuent d’augmenter, constate le climatologue Hervé Le Treut, qui dirige l’Institut Pierre-Simon Laplace. Elles s’élevaient à 6 millions de tonnes de carbone par an au moment du Sommet de Rio de 1992. Aujourd’hui, ce sont 10 millions de tonnes de carbone par an qui sont émises. Il est impératif de rapidement diviser par trois ces émissions d’ici à 2050 afin d’éviter que la température n’augmente de 4 °C. Les politiques d’aménagement du territoire, du transport et de l’habitat sont en jeu ».

Plus de tempêtes, moins de récoltes, davantage de maladies...

Proposant une approche originale, le colloque invitait à se projeter dans un futur proche, autrement dit en 2060, avec l’hypothèse que la température moyenne sur la planète aurait augmenté de 4 °C. Le système climatique, et notamment sa variabilité naturelle, risque d’être profondément perturbé. Les régions sèches deviendront plus arides tandis que les zones pluvieuses seront encore plus humides. Le réchauffement sera beaucoup plus marqué en altitude, avec une augmentation de la température de l’ordre de 8 à 10 °C. Le Gulf Stream, El Niño, les moussons se dérégleront, voire disparaîtront. Les conséquences seront majeures : ouragans et tempêtes plus fréquents, effondrement des ressources halieutiques, diminution des récoltes, développement de parasites vecteurs de maladies infectieuses, mais aussi affections cardiovasculaires, respiratoires et intestinales ou malnutrition liées aux sécheresses, canicules et inondations. Le trait de côte dans l’ouest de la France a déjà reculé considérablement, en particulier cet hiver à la suite des fortes intempéries. « À la fin du siècle, le Médoc pourrait devenir une presqu’île. Partir ou s’adapter au risque de submersion, c’est ce à quoi vont être confrontés les habitants du littoral », a souligné Hervé Le Treut.

Anticiper coûte moins cher que s'adapter

Cette hypothèse de + 4 °C constitue « le scénario du pire », selon l’un des auteurs du rapport du Giec, Jean-François Soussana. Chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), ce spécialiste de l’évolution des écosystèmes travaille sur les possibilités d’adaptation en vue de limiter la vulnérabilité des sociétés humaines aux impacts des changements climatiques. Il est à ce titre corécipiendaire du prix Nobel de la paix en 2007. Jean-François Soussana a insisté sur l’importance de la trame verte et bleue, des haies et des zones humides. « L’agriculture doit évoluer pour développer une résilience à moyen terme. Nous travaillons sur l’adaptation des variétés de grandes cultures et la réorganisation des systèmes de production dans l’espace », a-t-il expliqué, en mettant en avant que l’adaptation au changement climatique était avant tout locale.

« Des secteurs d’activité pourraient disparaître », a mis en garde l’économiste Franck Lecocq, directeur du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired). Faisant remarquer que « 2100, c’est un futur proche », Franck Lecocq a rappelé combien « anticiper les impacts des changements climatiques coûtera moins cher que l’adaptation à ces changements ».

Les solutions résident dans un accord global

Comme l’a démontré le colloque, économie, social et environnement sont définitivement liés. Le débat avec les chercheurs présents dans le public a convergé sur la nécessité de faire travailler de multiples acteurs ensemble, qu’il s’agisse de recherche transdisciplinaire ou de politiques prescriptives, ces deux axes étant encore insuffisamment développés. Citant Jacques Weber, Nathalie Frascaria-Lacoste, professeure à AgroParisTech, a invité la société à se mobiliser : « Consolider des dynamiques collectives pour inventer ensemble des solutions exige de la confiance et une volonté d’analyser le long terme. » Mais sur ces solutions à mettre en œuvre, les blocages demeurent, en particulier de la part des responsables politiques. Atténuer le réchauffement climatique suppose un accord global. La prochaine conférence internationale sur le climat, qui se déroulera en 2015 à Paris, doit donc absolument lever le statu quo.

1École des Mines, Institut de recherche pour le développement (IRD), AgroParisTech, CNRS, Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), Centre national d’études spatiales (Cnes), Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture), université etc.

2Orée, Humanité et Biodiversité, FNE (France Nature Environnement), le collectif pour l'éducation vers un développement durable, 4D,etc.

nfigarol@cfdt.fr

  


Comment la France peut-elle s’adapter au changement climatique ?

Le 14 mai prochain, le Conseil économique, social et environnemental (Cese) présentera un projet d’avis intitulé « L’adaptation de la France au changement climatique mondial », rapporté par Jean Jouzel, membre du bureau du Giec et colauréat avec Al Gore du prix Nobel de la Paix en 2007, et Antoine Bonduelle, représentant du Rac-F (Réseau Action Climat-France). Ce rapport mettra en exergue les mesures d’adaptation relatives au vivant, en particulier dans leurs interactions avec l’eau, la biodiversité, les écosystèmes, l’agriculture, la pêche, les forêts et la santé.