[Interview] “Faire décroître l’inutile et croître l’utile”

Publié le 30/10/2018

À la suite du dernier rapport alarmant du Giec sur l’urgence climatique, Philippe Portier, secrétaire national CFDT chargé de la politique économique, dont l’économie sociale et solidaire et le développement durable, répond à nos questions.

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) lance un nouveau cri d’alarme. Malgré l’accord de Paris, les émissions mondiales de gaz à effet de serre sont reparties à la hausse en 2017… Comment mobiliser encore alors que tous les signaux sont au rouge ?

Le dernier rapport du Giec nous donne des perspectives concrètes. En 2015, les États ont pris des engagements au moment de l’accord de Paris pour limiter le réchauffement de la planète en deçà de 2 °C, d’ici à 2100 par rapport à l’ère préindustrielle. Pour les pays insulaires menacés de submersion en raison de l’élévation du niveau des mers, ce seuil était trop élevé. Il avait donc été demandé au Giec ce rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement global de 1,5 °C. Au rythme actuel du réchauffement, le rapport dit que le seuil de 1,5 °C sera franchi entre 2030 et 2052. Parviendra-t-on à rester en dessous ? Rien n’est moins sûr. Néanmoins, la trajectoire est maintenant connue : le Giec montre la nécessité de diminuer de 45 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 et d’atteindre la neutralité en 2050 (cesser d’émettre dans l’atmosphère plus de CO2 qu’on ne peut en retirer). Pour la France, la feuille de route sur les dix-sept objectifs du développement durable de l’Agenda 2030 sera connue à la mi-2019 sur la base de ces conclusions. Nous devons nous en saisir, et ce, sans attendre que tout vienne du gouvernement.

Transport, alimentation, énergie, habitat : le défi à relever est gigantesque. Notre société est-elle prête à renoncer à son mode de vie ?

C’est paradoxalement par les corps intermédiaires, les entreprises et les citoyens que l’on pourra résorber la question climatique. Pour autant, il ne s’agit pas d’opposer croissance et décroissance. Ce qu’il faut regarder, c’est le contenu de la croissance afin de faire décroître l’inutile et croître l’utile. Il y a, d’un côté, les sollicitations marketing et les modes en tout genre dont on pourrait se passer facilement et, de l’autre, les choses utiles : c’est l’avenir.

Car l’idée d’une « croissance verte », qui nous permettrait de vivre comme maintenant grâce à des technologies propres et économes en énergie, est illusoire. Exemple : pour un panneau solaire ou une éolienne, nous avons besoin de matériaux rares, chers à extraire, difficiles à recycler. La solution au problème du climat est technologique mais pas uniquement. Nous devons faire différemment : fabriquer des objets nécessaires qui peuvent être réparés, développer l’écoconception et l’économie circulaire, la capacité à recycler les choses, laquelle doit être pensée dès la conception. Nous devons développer ces innovations.

Quelles sont les pistes sur lesquelles réfléchit la CFDT ?

Pour nous, une des questions de fond est la suivante : comment notre système capitaliste peut-il investir massivement dans la transition écologique ? Il faut des ressources financières colossales (qui restent à évaluer). Nous souhaitons aussi aborder les moyens d’atteindre les objectifs de 2030 et y réfléchir de manière globale. Car nous avons la capacité d’échanger avec les scientifiques et nous allons faire avec des économistes, des biologistes, des sociologues, des psychologues, etc. La CFDT sera force de propositions et d’entraînement, comme elle sait déjà le faire, au sein de l’entreprise et avec les partenaires sociaux. 

Propos recueillis par cnillus@cfdt.fr

© Photo Virginie de Galzain