Dialogue social à l’âge du bronze

Publié le 17/07/2015

À Douai, dans le Nord-Pas-de-Calais, le service d’archéologie préventive
est en pleine restructuration. La jeune section CFDT tente de limiter la casse sociale face à une direction peu encline à dialoguer.

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    Marie Lebrun, trésorière de la section CFDT.   

« Archéologie du Douaisis en péril. » Cette banderole accueillait les visiteurs à l’entrée du musée Arkéos, situé dans la communauté d’agglomération du Douaisis (CAD), le samedi 16 mai lors de la Nuit des musées. « C’était une piqûre de rappel, explique Faustine Carpentier, la secrétaire de la toute jeune section CFDT de la CAD, la plupart des gens avaient déjà entendu parler de notre situation et y étaient sensibles. » Et cette situation n’est pas reluisante. Le service d’archéologie préventive, qui a fait la fierté de la CAD et lui a rendu de nombreux services, est en pleine restructuration. « Aujourd’hui, on est encore 48 salariés, mais on a été jusqu’à une centaine d’archéologues à travailler ici, ce qui en faisait le plus gros service d’archéologie préventive territoriale de France », rappelle Marie Lebrun, la trésorière de la section CFDT.

Le service s’est développé ainsi grâce à plusieurs circonstances favorables. Tout commence en 2001 avec une loi qui émet l’obligation de faire précéder tout projet de construction important par une fouille préventive des sols. Un diagnostic doit être réalisé et présenté aux services régionaux de l’État rattachés aux directions régionales des affaires culturelles (Drac), qui décident s’il y a lieu d’entreprendre des fouilles. L’objectif est de mettre au jour les richesses de l’histoire avant qu’elles ne soient rendues inaccessibles par la nouvelle construction. Cette même loi crée l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) (lire l’encadré en fin d’article), dont les effectifs peinent rapidement à faire face à l’afflux de demandes liées aux nouvelles obligations. Nouveau rebondissement en 2003, la loi modifiée ouvre le champ de l’archéologie préventive aux entreprises privées. Leurs travaux doivent cependant être validés par les services de l’État. Enfin, la CAD possède des terrains à Lauwin-Planque qui, après fouilles, sont en capacité d’accueillir industries et entrepôts. Kiabi et Amazon y ont fait construire leurs grandes structures créant au passage des centaines d’emplois.

La CAD embauche alors un grand nombre d’archéologues. Une aubaine pour les étudiants de cette discipline dans laquelle les emplois sont rares. « La plupart d’entre nous viennent des quatre coins de France, explique Faustine Carpentier, qui fait exception à la règle, et avec le temps les gens se sont installés ici, ont fondé des familles. » Pourtant, les salaires ne sont pas fantastiques pour des contractuels archéologues qui ont bac + 5 ou 6. Ils commencent à 1 200 euros et plafonnent assez vite. La fonction publique territoriale n’a pas de grille dédiée à l’archéologie, aussi la grille des salaires de l’Inrap servait-elle de référence jusqu’en 2013. « Depuis un moment, il n’y a plus de changement de catégorie pour les agents, déplore Maël Julien, secrétaire adjointe de la section. Même si on ne fait pas de l’archéologie pour gagner de l’argent ! »

 

Naissance d’une section

WEB Arkeos myop-PB-cfdt-douai-04En juin 2014, la CAD inaugure Arkéos (photo ci-contre), un musée destiné à valoriser les résultats du travail des archéologues. « Nos fouilles sur les chantiers de Lauwin-Planque ont mis au jour des parcellaires gaulois et romain, des nécropoles de l’âge du bronze et de la période romaine qui montrent que le paysage et la société avaient déjà une organisation complexe », expliquent fièrement Pascale Delpuech et Faustine. Mais dès 2013 les chantiers se font plus rares, le service d’archéologie préventive rencontre ses premiers soucis. L’affaire s’aggrave lorsqu’à l’été 2014 la CAD annonce que 24 CDD, dont certains attendent leur intégration depuis six ans, ne seront pas reconduits. Faustine Carpentier et quelques autres archéologues créent alors une section syndicale en septembre. Ils choisissent la CFDT. « Notre statut de contractuels archéologues dans une administration territoriale est complexe, et nous avons besoin de soutien pour faire face aux nombreux vides juridiques », explique Faustine. L’équipe présente une liste pour les élections professionnelles de la fonction publique, le 4 décembre 2014. À la surprise générale, elle s’impose, reléguant la Fédération autonome de la fonction publique territoriale, jusqu’ici majoritaire, en deuxième position.

 

Nouvelle ère pour les salariés

La bataille ne fait que commencer. Le président de la CAD, qui a promis de gérer l’agglomération comme une entreprise, s’affranchit souvent du dialogue social, voire prend seul ses décisions. « Depuis que nous sommes élus, nous sommes un peu plus respectés, écoutés mais pas vraiment entendus », regrette Pascale. En mai, la section a fini par obtenir les clés d’accès au couloir conduisant au local syndical mais pas celles du local, qu’elle doit partager avec le syndicat autonome.

Début 2015, la CAD annonce une nouvelle charrette de quinze licenciements ciblant cette fois des CDI. Elle convoque ceux qui vont rester pour les rassurer mais pas les autres. Plus tard, elle demande aux licenciés de prendre contact avec un bureau de reclassement qu’elle a généreusement mis en place… avant même l’entretien préalable au licenciement ! Certains agents s’en offusquent. Marche arrière de la direction de la CAD. « Rien n’est dans les clous, se plaint Faustine Carpentier, on doit vérifier toutes les informations qui viennent d’en haut. »

Ceux qui restent comptent aujourd’hui sur l’ouverture d’un futur chantier de 17 hectares. «  Cela représente plusieurs mois de fouilles, estime Faustine, mais nous ne serons peut-être déjà plus assez nombreux pour l’assumer. Après la première charrette, le service ne comptait déjà plus de carpologue (spécialiste en graines), d’archéozoologue (spécialiste du rapport homme-animal), de sigiste (spécialiste des données géographiques), de géomorphologue (spécialiste des reliefs). » Pour les licenciés, la section s’accroche : « Nous allons mener des actions afin qu’ils bénéficient du bureau de reclassement, obtiennent les meilleures primes de licenciement et que soient prises en compte les longues périodes de CDD qui ont précédé les embauches. Nous allons aussi regarder de près ce qui se passe dans les autres services de la CAD, d’où remontent de nombreuses plaintes », affirme Pascale Delpuech. 

dblain@cfdt.fr

©Photos Pauline Bernard - Sur la photo de tête, la jeune section CFDT (de gauche à droite) : Maël Julien, Pascale Delpuech, Renaud Leroy et Faustine Carpentier.

   


Guerre des prix dans les fouilles

«L’Institut national de recherches archéologiques préventives va mal.» C’est Cécilia Rapine qui l’affirme. La secrétaire générale adjointe de la CFDT-Culture, en poste à l’Inrap, dénonce les dérives qui conduisent aujourd’hui l’institut à faire jouer la concurrence avec les entreprises du secteur privé et des collectivités territoriales, en tirant les prix vers le bas. «Les 1842agents s’inquiètent pour leur avenir, précise-t-elle. Pour gagner des marchés de fouille, l’Inrap présente des devis qui cassent les prix. » Les périodes de fouille et d’études se réduisent, les conditions de travail se dégradent et les devis ne couvrent même plus le montant des travaux des archéologues. « Au final, c’est la science qui en pâtit », observe la syndicaliste.

Refusant le jeu d’une CGT majoritaire à l’Inrap, qui exclut par principe toute intervention du privé ou des collectivités territoriales, la CFDT-Culture revendique des clauses sociales très fermes pour les agents et salariés qui travaillent sur les chantiers de fouilles. Elle se bat aussi pour une meilleure visibilité en amont des dossiers. « Les services régionaux de l’État qui sont prescripteurs de fouilles devraient pouvoir éliminer les dossiers des postulants présentant des devis excessivement bas, avec des délais raccourcis, ou au contraire excessivement élevés, propose Cécilia Rapine, mais cela suppose un renforcement des services publics, et ce n’est pas dans l’air du temps. » Les aménageurs choisiraient ensuite parmi les postulants restants avec la garantie de fouilles sérieuses.

Ces propositions ont été mises sur la table dans le cadre de la préparation de l’avant-projet de loi sur le patrimoine engagée alors qu’Aurélie Filippetti était ministre. La loi patrimoine est devenue la loi sur la liberté de la création, l’architecture et le patrimoine. Les débats sur cette loi ont commencé en juin et pourraient aboutir en juillet.