Covid-19 : Paroles de soignants et d’accompagnants

Publié le 01/04/2020

Infirmiers, aides à domicile, directrices d’hôpital et d’Ehpad, régulateurs du SAMU… agents du public ou du privé, ils sont en première ligne face à la crise sanitaire.
Malgré le manque de moyens, la peur, les risques pour leur santé et celles de leur proches, ils répondent présents.
La crise doit être pensée dans la durée pour éviter l’épuisement des personnels.

Covid Web« On ne s’arrête pas ! lance Emilie Florance, aide à domicile au sein du centre intercommunal d'action sociale du Pays de Fénelon en Dordogne (24). Nous avons notre conscience professionnelle, même si nous avons peur. Nous avons peur pour nous, pour nos familles et pour les personnes que nous visitons. Mais nous devons être là pour nos bénéficiaires, essentiellement des personnes âgées. En ce moment, ils ont plus que jamais besoin de nous, ils sont effrayés par tout ce qui se passe. On les rassure comme on peutIls sont soulagés de savoir qu’on reviendra demain

Dans ce département, comme partout en France, les professionnels de la santé, malgré leurs inquiétudes, rassurent et assurent leur mission au service des citoyens.« En vingt ans de carrière, je n’ai jamais vu ça, je traite environ 200 appels dans la journée, c’est du non-stop. On fait sauter les jours de repos de tout le monde », témoigne Christophe, assistant de régulation au service d’aide médicale urgente (Samu) d’Orléans. Le nombre d’appels au 15 est vertigineux et les temps d’attente en ligne s’allongent, au détriment de la réactivité des services.

Ce constat, Bertrand Brand, secrétaire général du syndicat CFDT Santé-Sociaux du Haut-Rhin, le fait tristement dans les hôpitaux du Grand-Est, l’un des principaux foyers de l’épidémie. L’hôpital de Mulhouse est saturé depuis plus d’une semaine. Colmar et Strasbourg, les établissements voisins, sont débordés. « Les personnels tombent malades les uns après les autres. Et ce n’est pas seulement l’hôpital qui souffre. Tous les professionnels du social, du médico-social et du maintien à domicile sont débordés. Ils manquent cruellement de matériel et d’accompagnement. L’afflux de malades est tel que nous utilisons, en une journée, deux fois plus de matériel que ce que nos stocks permettent. Je ne sais pas combien de temps encore nous allons pouvoir tenir. » Alors que les malades sont redéployés vers d’autres établissements français et européens, notamment allemands, le secrétaire général de Santé-Sociaux espère que la solidarité nationale et européenne permettra une meilleure prise en charge.

“Les soignants sont habitués à accompagner les patients en fin de vie, mais pas de façon aussi brutale.”

Pour anticiper l’inévitable afflux de patients, le Centre hospitalier régional d’Orléans fait appel à toutes les bonnes volontés. Et elles sont nombreuses. « Les élèves infirmières sont venues en renfort, sur la base du volontariat, et plus de 600 anciens agents de l’hôpital se sont également portés volontaires, nous ne nous attendions pas à une telle solidarité », se réjouit Chantal Blanchet, déléguée syndical CFDT. Il en faudra.

Alors que le nombre de victimes et que les inquiétudes s’accroissent de jour en jour dans les établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), la syndicaliste tire le signal d’alarme : « Les résidents sont confinés dans leur chambre. Ceux qui souffrent de pathologie de type Alzheimer, dont l’une des caractéristiques est le besoin de déambuler, ne comprennent pas les consignes. Les soignants sont obligés de leur appliquer des mesures de contention, sur prescription du médecin bien sûr, mais c’est très mal vécu par les personnels. Dans les Ehpad, on ne réanime plus. Même si c’était déjà le cas auparavant dans certaines situations, cela reste choquant. Les soignants sont habitués à accompagner les patients en fin de vie, mais pas de façon aussi brutale. »

Le centre hospitalier intercommunal Caux Vallée de Seine (Normandie), qui compte 300 lits en Ehpad, se prépare lui aussi à faire face à la tempête. Les personnels partis à la retraite ces trois dernières années ont été contactés pour reprendre du service. « Les 30 infirmières et aides-soignantes contactées ont répondu positivement », se félicite Tina Perez, la directrice générale de l’établissement et militante CFDT. Ici aussi, tout est fait pour protéger les personnes vulnérables. Les visites sont interdites et le personnel se mobilise pour rendre leur quotidien moins triste. Je m’attends à vivre au minimum quinze jours à l’hôpital, mais cela peut être plus. Quand on voit la situation de nos collègues dans l’Est, on se dit que le confinement va peut-être nous éviter d’être débordésde vivre ce qu’ils sont en train de vivre. »

Tenir sur la durée

« Malgré les discours rassurants de la direction et des acteurs politiques, nous ne sommes pas prêts, alerte Thierry Bourrier, infirmier et militant CFDT de l’hôpital Emile-Roux de Limeil-Brévannes (Assistance-Publique-Hôpitaux de Paris), alors que les premiers patients atteints de Covid arrivent. La situation est très compliquée pour les soignants. Le personnel est désorienté. Les consignes pas claires. Nous avons l’impression d’être oubliés. Nous n’avons pas accès au test de dépistage… »

Alors qu’une nouvelle organisation du travail a été mise en place dans l’établissement – sans concertation – l’infirmier insiste : « Nous ne savons pas où nous allons, mais quoi qu’il arrive nous ferons le travail, nous donnerons notre temps et notre énergie. Nous tiendrons… mais pour combien de temps ? »

Au siège de l’Agence régionale de santé Auvergne Rhône-Alpes, à Lyon, où travaille Christian Berthod, élu CFDT, tout le monde est aussi sur le pont. La cellule régionale d’appui et de pilotage sanitaire, mise en place dès le début de la crise, est en activité sept jours sur sept. Le standard croule sous les appels, tout comme les demandes par mail. « Ceux qui habituellement critiquent les fonctionnaires qui ne font rien, eh bien là, ils voient ce qu’il se passe ! », évoque ce pharmacien inspecteur, réquisitionné, « y compris le dimanche », pour organiser l’indispensable logistique des soins, notamment la transformation des lits de soins intensifs en lits de réanimation. Si la détermination des professionnels de la santé ne fait aucun doute, la gestion des énergies sur le long terme sera centrale. « Tout le monde se serre les coudes et on avance, il y a un engagement très fort, un effet galvanisant de la crise, insiste Christophe, le régulateur du Samu. Il faudra tenir sur la durée, physiquement. On sait très bien que quand on est fatigué, on est plus réceptif à la maladie. »

glefevre@cfdt.fr

©photo Sébastien Ortola / Réa