Covid-19 : L’agro-alimentaire sous tension

Publié le 02/04/2020

Si les risques de pénurie alimentaire restent pour l’instant très limités, toute la chaine agro-alimentaire, de la production agricole à la transformation, est sous tension. De nombreuses inquiétudes se font jour, surtout si la situation devait perdurer. Pour la FGA-CFDT, la priorité est avant tout d’assurer la protection des salariés d’un secteur vital.

Covid WebLe séisme provoqué par la pandémie de Covid-19 n’a pas épargné la filière agro-alimentaire. Au contraire. Explosion des ventes dans la grande distribution (et on se souvient de ces scènes d’hystérie dans les supermarchés, des rayons dévalisés aux premières heures des annonces de confinement), arrêt brutal des activités de restauration hors domicile (fermeture des restaurants, des cantines, des restaurants d’entreprises, etc.) et baisse significative des exportations du fait de la fermeture des frontières… En quelques jours, toute la filière agro-alimentaire aura vu ses équilibres vaciller. Mais l’ensemble des maillons de la chaine, de la production agricole à la distribution en passant par les industries de transformation, résiste bien malgré les très fortes tensions. Au moins pour l’instant.

Besoin de main d’œuvre

Dans les fermes et les exploitations agricoles, c’est le manque de main d’œuvre, à l’heure où certains travaux agricoles doivent démarrer (semis, taille des vignes, récoltes maraichères, etc.) qui cause la principale inquiétude et le plus gros nœud de tension. 200 000 saisonniers agricoles sont généralement nécessaires en cette saison, dont environ un tiers d’étrangers venant principalement des pays de l’Est ou du Maghreb. La fermeture des frontières rend donc leur venue impossible, ce qui contribue à exacerber les besoins de main d’œuvre, déjà criant dans le secteur. Sur les territoires, des initiatives sont lancées auxquelles la FGA-CFDT participe activement, notamment avec la mise en place de la plateforme « Des bras pour ton assiette » élaborée paritairement au sein de l’ANEFA (Association nationale pour l’emploi et la formation en agriculture) avec les organisations patronales, où il s’agit de mettre en relation des travailleurs agricoles et des employeurs. Comme le rappelle Fabien Guimbretière, secrétaire général de la FGA-CFDT, « la mobilisation engagée pour trouver des travailleurs saisonniers en agriculture doit absolument se faire dans le cadre d’un contrat de travail et non sur le bénévolat ou le simple coup de main. Les offres et demandes de mise en relation qui sont faites doivent répondre à une proximité territoriale, à une adéquation entre les besoins et des compétences, en s’assurant de la bonne application des mesures barrières face à l’épidémie. Rajouter des risques sanitaires et d’accidents du travail, de travail dissimulé ou précaire en termes d’hébergement, de conditions de vie et de travail, de transport, de rémunération, ne saurait être la solution envisagée par notre fédération », évoquant implicitement l’initiative gouvernementale lancée le 25 mars, « sorte d’appel au peuple pour aller donner un coup de main aux agriculteurs sans qu’on en connaisse les modalités », ajoute Franck Tivierge, secrétaire national de la FGA.

Coup d’arrêt pour la restauration hors domicile

Dans la filière, le plus gros choc a très certainement concerné les industries liées à la restauration hors domicile, privées de leurs débouchés habituels. « Entre 60 et 70% de nos clients sont à l’arrêt », témoigne Hervé Guilbault , secrétaire du CSE chez Espri Restauration, qui livre principalement les cantines scolaires (50% de leurs clientèle), les Epadh ou les hôpitaux. « Du coup, on a mis toute une partie de la production à l’arrêt ». Même son de cloche chez Daunat (groupe Norac, groupe spécialisé dans le snacking, le traiteur et les repas frais), où l’on estime que les ventes de sandwichs et de salades se sont effondrées de 60%. « Les gens sont confinés chez eux, ils ont le temps de cuisiner », note Hanan Lahyani, la déléguée syndicale chez Daunat (sandwichs et saladerie). Si tous les sites ont largement réduit leur voilure, « on continue quand même l’activité, pour pouvoir honorer la reprise. Toute une partie de la production est donnée, aux hôpitaux, aux associations, aux pompiers, au Samu ». Partout, la même préoccupation : gérer la crise et préparer le rebond, sans vraiment savoir quand il va advenir. Une incertitude difficile à vivre, à des degrés divers, selon que l’on travaille dans un grand groupe qui a les reins solides, avec des activités diversifiées ou dans une PME.

Les entreprises dont les principaux débouchés sont la grande distribution, en revanche, sont soumises à plus forte pression. Chez Arrivé (volailler, qui fait partie du groupe LDC, qui compte 75 sites et 19 000 salariés), « notre activité liée aux grandes et moyennes surfaces a augmenté de 40%. En revanche, nos commandes de restauration hors domicile sont tombées à zéro et nos exportations sont réduites de 40% », indique Catherine Giraud, DSC du groupe Arrivé. Les tensions commencent à se faire sentir sur certains approvisionnements (emballages, barquettes…) qui viennent de pays européens ou hors Europe. « Mais aussi sur les pièces de rechange pour les machines : la moindre panne nous inquiète davantage que d’habitude », ajoute la déléguée syndicale. « Et si la situation dure, on craint pour les approvisionnements en matières premières ».  

Rôle syndical indispensable

Mais pour l’heure, chez les salariés, ce sont les aspects de santé et de sécurité qui priment. Certes, depuis le début de la crise, les conditions de sécurité se sont améliorées : masques mis à disposition (même s’ils restent très insuffisants), renforcement des nettoyages et désinfection (interrupteurs, rampes, tables, etc.), gestes barrière et distances de sécurité mieux appliquées (même si elles sont toujours plus compliquées à mettre en oeuvre sur les lignes de transformation et de production), salles de réunion transformées en salles de pause, etc. Mais pour autant : « on voit beaucoup de salariés stressés, qui nous disent venir travailler la boule au ventre », indique Hanan Lahyani, chez Daunat. Au sein de la Cooperl (entreprise de salaisons, qui compte différents sites d’abattage, de découpe et de transformation), Olivier Louchard, le délégué syndical, témoigne également de l’inquiétude des salariés. Son rôle auprès d’eux s’en trouve renforcé, car il faut « être encore plus présent, rassurer. Nous avons une psychologue du travail dans le groupe, nous allons demander à mettre en place un dispositif spécifique pour les salariés qui ont besoin d’une aide psychologique ». Pour la FGA, qui s’était émue de voir combien, dans les entreprises, les consignes de sécurité gouvernementales avaient pu être appliquées diversement, « un peu à la carte », comme le soulignait Fabien Gimbretière, « la protection des travailleurs est une priorité dans la période que nous traversons. Nous demandons aux employeurs de rectifier immédiatement l’organisation du travail mise en place pour qu’elle soit en conformité avec les règles de santé publique. Persister dans ces fonctionnements inadaptés à la gravité de la situation serait irresponsable ».

L’après Covid ?

Chaque jour qui passe et les tensions se font plus fortes sur l’ensemble de la filière. Economiquement, les impacts de la crise seront très certainement extrêmement violents. La tentation est grande de vouloir en définir les contours. « Mais, je crois qu’à ce stade, il faut garder la plus grande prudence sur les analyses et les prospectives. Nous avons une absence de visibilité totale sur ce qui va se passer : nous ne connaissons ni son ampleur, ni sa durée », indique Eric Mignon, expert au cabinet Syndex et spécialiste de la filière. Syndicalement, l’après-Covid dessine déjà quelques pistes de réflexion et d’action, en tout cas pour Bruno Lagilière, coordonnateur CFDT pour le groupe Danone. Qui note un effet intéressant sur les premiers impacts de la crise en terme d’organisation du travail : « la plupart des managers étant en télétravail, les opérateurs développent d’avantage d’autonomie. On consacre aussi moins de temps en reporting », sourit-il. Du point de vue de l’organisation de la production également, « il faudra sans doute repenser à produire plus localement, pour certaines productions en tout cas. Mais pour l’instant, on se concentre sur le présent ». Et pour tenir bon.

epirat@cfdt.fr 

photo Emmanuelle Priout