Covid-19 : Industrie, une reprise dans l’incertitude

Publié le 12/05/2020

Si les usines redémarrent progressivement depuis quelques jours, il est encore très difficile d’envisager les prochains mois. Côté sanitaire, les mesures se mettent en place, mais bien peu d’entreprises imaginent relancer leur production à plein régime dans un premier temps.

Après deux mois de confinement, les salariés reprennent progressivement le chemin du travail sur fond d’incertitude économique et de crainte pour leur emploi. Dans les usines, les dernières semaines ont été consacrées à la mise en place des nouvelles organisations du travail, compatibles avec les gestes barrières. Un travail considérable qui a nécessité d’éditer de nouvelles règles de vie dans l’entreprise tout en se procurant en urgence des masques, du gel ou encore des parois en Plexiglass. « Les entreprises ont été plutôt réactives et sérieuses dans leur grande majorité, analyse Stéphane Destugues, secrétaire général de la CFDT-Métallurgie. Après avoir mis à l’arrêt les machines au début du confinement, l’activité repart doucement depuis plusieurs semaines. Nous n’avons jusqu’à présent pas rencontré de difficultés majeures. Les questions de sécurité devraient se poser à nouveau avec la montée en charge de l’activité et le retour de l’ensemble des salariés sur les sites. »

Un choc sans précédent

C’est davantage du côté des carnets de commandes que tous les regards se tournent avec appréhension, vu l’ampleur du choc que vient de vivre l’industrie ces deux derniers mois. Selon les derniers chiffres de l’Insee publiés le 7 mai, la production industrielle en France a chuté de 16,2 % en mars alors qu’elle était en progression de 0,8 % en février. La baisse a notamment été très forte dans la construction automobile (- 35,9 % contre + 1,9 % le mois précédent), la cokéfaction et le raffinage (- 34,3 % contre + 4,8 %), tandis que l’industrie agroalimentaire est parvenue à limiter la casse (- 3,9 %). Seule l’industrie pharmaceutique tire, sans surprise, son épingle du jeu (+ 15,9 %). Autre chiffre révélateur de cette chute drastique de l’activité : la consommation d’électricité a baissé de 20 % dans la période.

« Notre grande inquiétude est de savoir comment les secteurs vont repartir, insiste Stéphane Destugues. Nous savons déjà que l’aéronautique va être très durement impactée, car de nombreuses compagnies risquent de faire faillite et ne pourront pas acheter les appareils commandés avant la crise. Dans l’automobile, certains spécialistes estiment qu’il faudra cinq ans pour que la production revienne à des niveaux d’avant la crise. Enfin, la sidérurgie est aujourd’hui quasiment à l’arrêt. » ArcelorMittal ne parle en effet d’une relance des hauts fourneaux qu’au début de l’année prochaine. « Dans nos secteurs, il y a eu très peu d’arrêt total de l’activité, mais beaucoup d’entreprises tournent au ralenti. L’activité ne repartira vraiment qu’en fonction de la demande. C’est aujourd’hui très progressif », poursuit Dominique Bousquenaud, secrétaire général de la fédération Chimie-Énergie-CFDT.

Des carnets de commandes en berne

Située dans le nord de la France, l’entreprise Sasa illustre la complexité de la période. Cette PME (150 salariés) spécialisée dans la fabrication de matériel de boulangerie ne s’est pas arrêtée pendant le confinement pour honorer ces commandes. Et c’est maintenant que l’activité est censée reprendre que les salariés vont devoir faire du chômage partiel faute de commande. « La direction estime que les boulangeries ne reprendront pas leurs investissements avant septembre », résume Mickael Marcy, délégué syndical CFDT. Alors que l’entreprise est parvenue à mettre en place une organisation du travail adaptée et saluée par les élus du personnel (embauche d’une infirmière, réorganisation de l’activité dans six bâtiments distincts avec interdiction de passer d’un bâtiment à l’autre pour éviter les contacts, mise en place de deux équipes avec désinfection après le départ de l’une et l’arrivée de l’autre, etc.), c’est un comble de constater que c’est à présent le travail qui manque.

Sous-traitante dans l’aéronautique, la société Ratier-Figeac (1 270 salariés dans le Lot) est dans une situation similaire. Alors que la CFDT s’est investie pour assurer la continuité de l’activité, les salariés sont aujourd’hui au chômage partiel 1,5 jour par semaine jusqu’au 30 juin et l’activité risque de baisser encore. D’ores et déjà, les CDD comme les contrats intérimaires ne sont pas renouvelés. « Face à cette situation catastrophique, nous devons rapidement négocier des mesures d’accompagnement au niveau de la branche et mobiliser la formation professionnelle », estime Xavier Bourgade, secrétaire de la section CFDT.

Quelles aides, quelles conditionnalités ?

À n’en point douter, la crise économique qui s’annonce obligera l’État à venir massivement au secours de l’industrie à l’image de ce qui est en train de se négocier dans l’automobile. Le gouvernement apporte des aides entreprise par entreprise (Renault a obtenu un prêt garanti par l’État de 5 milliards) et réfléchit également à un grand plan de soutien à l’ensemble de la filière. Cela pourrait se traduire par un allègement de la fiscalité ou par l’instauration d’un système de prime à la casse pour relancer la demande. Le secteur est, il est vrai, particulièrement sensible. Les constructeurs et équipementiers emploient environ 300 000 salariés en France. À cela s’ajoute tout un tissu industriel qui vit en partie de l’automobile : les produits métalliques, le caoutchouc et le plastique, l’électronique, la verrerie ou encore le textile, soit 200 000 emplois supplémentaires environ.

Dans l’automobile comme dans toute l’industrie en général, tout l’enjeu pour la CFDT est d’obtenir des entreprises des contreparties en termes d’emploi et de mesures environnementales. « Il n’est pas question de repartir comme avant, comme le voudraient certains patrons. Nous devons nous interroger sur le modèle industriel que nous voulons, sur les activités que nous souhaitons relocaliser et sur le coût environnemental de certaines pratiques, résume Stephane Destugues. Les actionnaires doivent également accepter de voir les résultats des entreprises se dégrader dans un premier temps afin qu’elles puissent investir pour l’avenir. »

jcitron@cfdt.fr

photo Réa