Covid-19 : [Entretien] “Le modèle des Ehpad doit évoluer”

Publié le 27/04/2020

Michèle Delaunay, l’ancienne ministre déléguée chargée des Personnes âgées et de l’Autonomie, initiatrice de la loi inachevée d’adaptation de la société au vieillissement, revient sur la crise sanitaire qui frappe durement les personnes âgées en Ehpad.

Michèle Delaunay 

Le nombre de morts du Covid-19 parmi les personnes âgées est très élevé. Les Ehpad ont-ils été à la hauteur des risques ?

Le pourcentage des grands âgés succombant à la contamination est très lourd : plus de 80% des décès concernent les plus de 75 ans. La question des Ehpad, qui cumulent 50% de la mortalité, est d’une particulière gravité. Ce pourcentage interroge sur leur fonctionnement mais de manière très inégale. Nous devrons à l’issue de la crise analyser les données par établissements et par catégories (publics, associatifs, commerciaux). Cela sera très utile pour voir ce qui n’a pas marché ou au contraire les attitudes protectrices. Mais, ce drame nous questionne sur le modèle des Ehpad : un lieu d’accueil concentré, le plus souvent sans retour. Je plaide pour une évolution du modèle et de la place du grand âge aujourd’hui.

Pourquoi les autorités ont-elles tardé à comptabiliser les décès dans les Ehpad ?

Les chiffres ont été sans doute au début difficiles à collecter. Ensuite sans doute, on n’a pas voulu alarmer. La mesure des décès issus des Ehpad mais survenus à l’hôpital n’est parvenue que tardivement. Elle a permis de réaliser que la moitié des morts avait lieu en établissement. Dès le début de l’épidémie, j’ai lancé un appel dans les médias aux familles qui le pourraient à reprendre au domicile « leur » grand âgé négatif au Covid. Ceci pour réduire la contamination et l’isolement mortifère imposé. Il n’a pas été relayé, en particulier par les autorités sanitaires. Cela aurait pourtant sauvé des vies.

La loi d’adaptation de la société au vieillissement inachevée sur le volet « établissements », aurait-elle permis d’épargner des vies ?

Cela dépend de l’enveloppe financière qui lui aurait été attribuée. Il en ira de même pour la loi grand âge qui, je l’espère, va s’imposer, dès la fin de la crise. Augmenter le nombre de personnel dans les Ehpad est essentiel. De même, la présence d’un médecin au moins à mi-temps dans chaque établissement et celle d’une infirmière la nuit sont indispensables. Ces mesures s’imposent parmi d’autres comme la formation et l’amélioration des salaires de ceux qui s’occupent du grand âge.

Que faut-il faire aujourd’hui pour mieux protéger les personnes âgées ?

D’abord permettre aux familles qui le voudraient de garder à proximité un grand âgé. On pourrait soutenir financièrement ceux qui souhaiteraient ajouter une pièce à leur maison ou leur attribuer un logement social plus grand. Faciliter la sortie temporaire avec retour assuré dans les Ehpad. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas accueillir chez vous votre parent plus de 30 jours et surtout, pendant ce séjour vous continuez à payer une part du coût de l’Ehpad. C’est totalement inacceptable. On peut aussi financer la prévention, mieux payer aides à domicile et auxiliaires de vie et faire évoluer leur carrière.

L’âge comme critère de sélection pour le déconfinement a été évoqué. Partagez-vous cet opinion en tant que médecin ?

Oui et non. Oui, en tant que médecin, je la partage partiellement. Il est certain qu’au-delà de 70 ans, même en forme, on a un système immunitaire moins réactif. Soyons prudents et mesurons par exemple nos déplacements au regard de leur utilité. Et non en tant que « baby-boomeuse », je suis résolument contre toute barrière d’âge et j’ai écrit un livre (1) pour nous inviter à les bousculer.

 Il y a un moyen terme : j’ai proposé dès l’annonce de la mesure que le médecin traitant puisse aussi bien demander à une personne de 60 ans ayant des antécédents pulmonaires de limiter sorties et contacts que au contraire, autoriser la poursuite de son activité à un septuagénaire en forme, s’il sait se limiter. Je conserve l’idée qu’il faut alerter amicalement les plus de 70 ans pour qu’ils ne se prennent pas pour Popeye, ni qu’ils confondent leur système immunitaire et la ligne Maginot !

Propos recueillis par dblain@cfdt.fr 

 

(1) Le fabuleux destin des baby boomers. Editions Plon.