Covid-19 : Dans les prisons, des agents sur le qui-vive

Publié le 07/04/2020

La surpopulation carcérale est le terreau idéal pour la propagation de Covid-19. Les agents de la pénitentiaire craignent que les prisons deviennent de nouveaux foyers épidémiques... sans les moyens pour faire face.

Covid WebAu 6 avril, les chiffres officiels déclaraient 138 agents et 59 détenus malades du Covid-19, 704 cas de suspicion dans le personnel, 669 détenus présentant des symptômes. « Ce sont des estimations car certains rechignent à déclarer leurs symptômes de peur de se retrouver en confinement total. Depuis trois semaines, on s’en sort, mais jusqu’à quand ? On attend de voir ce qui va se passer dans les prochains jours… », confie Fetah Kacimi, délégué syndical CFDT et surveillant au centre pénitentiaire de Lille-Annœullin, l’un des plus importants de la région lilloise avec près de 800 détenus. 

Dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, le gouvernement a mis en place, par une ordonnance du 25 mars, un dispositif visant à réduire la surpopulation dans les établissements pénitentiaires. Ce dernier prévoit, notamment, la libération anticipée des personnes condamnées à moins de cinq ans de prison dont il resterait moins de deux mois à purger (à l’exclusion des personnes condamnées dans le cadre d’affaires terroristes, de crimes et de violences domestiques). Cela concerne 5 000 peines, un nombre tout à fait insuffisant pour pouvoir garantir le principe de l’encellulement individuel dit la CFDT : sur 70 000 détenus actuellement en France, 10 000 sont en « surnombre ». Cette mesure ramènerait le taux national d’occupation des prisons à 110 %. C’est encore trop !

Surpopulation et promiscuité

Déjà problématique avant le confinement – la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme fin janvier 2020 pour surpopulation carcérale –, comment gérer cette promiscuité dans la période ? Il reste quatre semaines, au moins, à tenir dans des conditions extrêmes : plus de parloirs ; plus d’activités hormis la promenade d’une heure ; un climat anxiogène ; des détenus à cran, comme l’ont montré en mars de nombreuses émeutes partout sur le territoire.

« Nous n’avons pas les moyens matériels de traiter le Covid-19. Il ne faut pas que le virus rentre ! » explique Jean-Philippe Guilloteau, secrétaire fédéral au pôle justice Interco-CFDT. Depuis le début de l’épidémie en France, la CFDT-Interco a saisi à plusieurs reprises l’administration pénitentiaire et la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, revendiquant de nombreuses mesures, en vue de contenir la propagation du virus et les dangers liés au confinement total des détenus. Parmi celles-ci, la CFDT demandait que l’on prenne la température de toutes les personnes qui entrent dans la prison. Une demande restée sans suite.

La peur s’est propagée plus vite encore

Au départ, les détenus représentaient une population relativement épargnée par l’épidémie. Mais la peur que le virus pénètre de l’extérieur s’est muée en véritable panique pour les prisonniers comme pour les agents. Comment gérer des détenus infectés ? « Comment les traiter ? Des quartiers sont réaménagés pour isoler les cas déjà suspects, mais il sera impossible de multiplier les mètres carrés et de mobiliser le nombre d’agents dont on a besoin pour assurer la sécurité de tous, souligne Jean-Philippe Guilloteau. Nous ne sommes pas équipés pour cette maladie : pour envoyer un détenu à l’hôpital en réanimation, il faut mobiliser des agents, qui travaillent déjà en sous-effectif chronique, auquel s’ajoutent des absents pour cause d’arrêts maladie, de gardes d’enfants ou parce que les personnes à risque doivent rester chez elles du fait d’autres pathologies. »

La moyenne nationale, d’ordinaire, est un surveillant pour 80 détenus « quand tout va bien », précise le secrétaire fédéral Interco-CFDT. En cas de pic d’incarcération, il arrive qu’en maison d’arrêt il y ait un seul surveillant pour 180 détenus, puisque la règle, c’est un surveillant par étage, quel que soit le nombre de détenus dans une même coursive.

Tout le monde est angoissé : les surveillants, qui ont peur d’être contaminants ; les détenus, qui ont peur d’être contaminés et les cadres, qui savent que la situation ne sera pas tenable si cela dégénère. « Il y a eu des émeutes tous les jours entre le 14 et le 29 mars », rapporte Jean-Philippe Guilloteau, la plus importante étant la mutinerie d’Uzerche, le 22 mars, au cours de laquelle deux bâtiments ont été incendiés et 330 détenus transférés en urgence dans d’autres prisons.

Comme ailleurs, l’annonce de la suppression des parloirs a mis le feu aux poudres. Mais aussi la colère de voir les surveillants sans gants ni masques. Ces derniers ont enfin été livrés le 28 mars, soit douze jours après le début du confinement. « Les détenus voient les informations en boucle toute la journée sur BFM-TV. Ils ne voient plus que la mort et sont inquiets pour leurs proches dehors, souligne Sandrine Mie, cadre pénitentiaire à la maison d’arrêt de Bordeaux Gradignan. D’un côté, on leur annonce la suppression des parloirs car les familles ne peuvent plus se déplacer, on limite au strict minimum les entrées et les sorties, on supprime toutes leurs activités, ils ne voient plus leur avocat, ils n’ont plus de repères. De l’autre, ils ont en contact avec des surveillants sans protection qui rentrent chez eux le soir et reviennent le lendemain ! »

Travail en prison Réa

Depuis le 16 mars, ils retiennent leur souffle

La tension est retombée avec l’arrivée des masques. « Mais on s’est tous mis en danger », constate, amère, Flavie Rault, directrice adjointe de la prison de la Santé et secrétaire générale du Syndicat national des directeurs pénitentiaires CFDT. « Maintenant que l’on nous dit d’en porter, après nous avoir dit que ce n’était pas nécessaire de peur d’effrayer les détenus, que ferons-nous si nous ne sommes pas livrés régulièrement ?, s’inquiète-t-elle. Car les livraisons ont lieu au coup par coup… Nous n’avons que trois jours de stock… »

« En trente-quatre ans, j’ai tout connu : des suicides, des évasions, des agressions, des mutineries, la gale et la tuberculose. Mais ça, jamais, avoue Jean Philippe Guilloteau. On ne connaît pas assez de choses sur le virus et on cherche des parades avec les moyens du bord. »

La CFDT a demandé, et obtenu, par exemple, que soient réorganisés les tours de promenade pour faire sortir moins de personnes en même temps et a rappelé que, selon les préconisations du ministère de la Santé, des produits doivent être fournis aux détenus pour qu’ils puissent désinfecter eux-mêmes leurs cellules, les poignées de portes, etc.

« Pour le moment, on gère »… mais jusqu’à quand ?

« Pour le moment, on gère, confie Sandrine Mie. La remise de peine pour bon comportement est un argument qui porte dans notre établissement. L’administration a donné 40 euros fin mars pour compenser l’absence de parloirs. Nous avons pu libérer une centaine de détenus depuis l’ordonnance du 25 mars, ce qui desserre un peu l’étau. Mais cela fonctionne à Bordeaux car les magistrats jouent le jeu, sinon la mesure ne s’applique pas, hélas. »

À la prison de la Santé aussi, « ça tient ». Les services sont réorganisés au jour le jour en fonction des absences, on jongle et on réaffecte les agents. Une initiative, que d’autres établissements ont également adoptée, qui fonctionne plutôt bien : le personnel encadrant réunit une fois par semaine les détenus, en petits groupes, avec la distanciation et les gestes barrières requis, pour échanger avec eux sur la situation. « Ils partagent avec nous leurs idées pour se distraire en cellule, sollicitent des contenus télévisés, la distribution de livres devant les portes de cellules… Et un concours d’écriture a été lancé sur le thème : Imaginer le monde d’après, détaille Flavie Rault. « Eux comme nous devons trouver un mode de fonctionnement nouveau, alors le temps laissé vacant par les activités supprimées est utilisé pour dialoguer et répondre à leurs inquiétudes. »

Troisième force de sécurité de l’État, les missions de surveillants sont incompatibles avec l'exercice du droit de retrait. Après la crise, ils espèrent obtenir plus de reconnaissance de la part de l’administration pénitentiaire. « C’est l’une de leurs principales revendications, fait remarquer Jean-Philippe Guilloteau. On ne parle que de la violence et des insurrections. Mais le remarquable travail des surveillants passe sous les radars. Dommage. »

Pour Flavie Rault, « il faut trouver d’urgence des alternatives à l’incarcération, un dossier prioritaire à la CFDT. On espère que cette crise sanitaire fera progresser la réflexion sur la nécessité d’en finir avec la surpopulation carcérale et repenser le sens que l’on donne à la peine ».

cnillus@cfdt.fr

photos T Nectoux