Comment Gris Découpage est passé du paternalisme au dialogue social

Publié le 21/03/2018

Passer en quelques années d’un dialogue social inexistant dans une PME au fonctionnement paternaliste à une confrontation des logiques certes musclée mais bénéfique à l’entreprise et aux salariés : tel est le pari réussi de la section CFDT de Gris Découpage.

Difficile d’imaginer que le leader mondial de la rondelle technique de fixation, chez qui se fournissent des groupes comme Renault, Daimler ou Audi pour les composants de leurs boîtes de vitesses, se niche au bord de l’autoroute entre Nancy et Metz. Une simple visite des ateliers suffit cependant au visiteur pour mesurer la haute technologie et la qualité de fabrication qui permettent à Gris Découpage de produire 600 millions de pièces par an en flirtant avec le zéro défaut dans une industrie dont la précision se juge au micron. Derrière la réussite de cette PME qui emploie aujourd’hui 140 salariés, on retrouve le fondateur, Francis Gris, qui a su, en trente-cinq ans, faire prospérer la PME familiale. « Même dans les moments les plus tendus entre nous, je lui ai toujours dit que j’admirais la façon dont il fait réussir sa boîte », reconnaît dans un grand sourire Vianney Louis, le délégué syndical CFDT. Tout n’a pourtant pas été un long fleuve tranquille entre les deux hommes.

Une équipe soudée qui remporte les élections

     


Représenter tous les salariés
Avec 33 adhérents sur 140 salariés, la section n’a pas à rougir de son taux de syndicalisation chez Gris Découpage. Pour autant, si le renouvellement se passe bien parmi les élus avec une équipe très renouvelée depuis le premier mandat, la priorité est désormais à la féminisation afin d’« être représentatif de tous les salariés de l’entreprise et pas seulement des ouvriers ».

Communiquer auprès des adhérents et des salariés
Après chaque réunion de la DUP, les représentants CFDT distribuent un compte rendu détaillé aux salariés. Si dans les ateliers, où la présence CFDT est la plus forte, la distribution se fait de la main à la main, dans l’open space des salariés administratifs, la diffusion se fait par mail. « Informer tous les salariés est capital, que ce soit pour des comptes rendus de réunion, ou des tracts revendicatifs, mais on essaie toujours de donner la primeur aux adhérents. »

Un climat social apaisé
La visite de Laurent Berger en dit long sur l’évolution positive des relations entre la section et la direction… qui a même consacré un article sur le site internet de l’entreprise à cette visite. Autre preuve de l’apaisement du climat social dans l’entreprise : Gris Découpage a octroyé un détachement de 25 heures mensuelles à Vianney Louis pour lui permettre d’assumer sa fonction de secrétaire général du Syndicat CFDT Métaux 54. Ce qui n’empêche pas l’employeur de se justifier ironiquement en affirmant qu’en étant moins présent, Vianney le « fera moins ch… ».

     

Habitué à gérer l’entreprise « à sa façon », Monsieur Gris a longtemps refusé toute présence syndicale « chez lui » : premier président de la délégation unique du personnel (DUP), le patron procédait lui-même au dépouillement des votes dans son bureau avec sa secrétaire lors des élections des représentants du personnel, bien sûr sans étiquette. Pour autant, paternaliste dans tous les sens du terme, Francis Gris avait mis en place l’intéressement ainsi qu’une prime de productivité. « Même si cette prime pouvait être supprimée de manière assez opaque, tout se passait plutôt pas mal jusqu’à la crise de 2008 », explique Vianney. En janvier 2009, les élus sans étiquette signent un accord de modulation du temps de travail sur deux ans. Au terme de la durée de l’accord, une poignée de salariés refusent le prolongement tacite de cette modulation. « À la suite d’un échange houleux avec le directeur des ressources humaines, nous nous sommes rapprochés du Syndicat CFDT Métaux 54 et nous avons créé une section syndicale », raconte Vianney. Si les pressions n’ont pas manqué, l’équipe reste soudée et remporte très haut la main – avec 75 % des voix – les élections en mai 2011 face à une liste montée de toutes pièces par la direction. « Monsieur Gris, même si c’est peu dire qu’il n’était pas ravi de la situation, a eu l’intelligence de quitter la présidence de la DUP six mois après notre élection », admet celui qui est alors désigné délégué syndical.

Un dialogue social fructueux, des pratiques solides

Après un début de mandat émaillé d’échanges d’amabilités (aux lettres de la direction aux salariés répondaient des tracts de la section CFDT), un dialogue social, « viril mais correct », a fini par s’instaurer entre les élus CFDT et la direction, représentée par la fille cadette de Francis Gris, Céline. « On a vite réalisé, avec l’appui de Syndex, que Gris Découpage ne respectait pas vraiment toutes les dispositions du code du travail et de notre convention collective, se souvient Vianney. Mais c’était plus par méconnaissance qu’autre chose. Il aura suffi d’un peu de rapport de force pour que tout rentre dans l’ordre. » Lors de la visite de Laurent Berger, le 7 février dernier, Francis Gris reconnaîtra d’ailleurs que « la CFDT l’a forcé à comprendre et à appliquer le droit du travail ». Preuve que, désormais, le syndicalisme CFDT a droit de cité dans l’entreprise. Les salariés sont du même avis puisqu’en 2015 ils ont renouvelé leur confiance à la CFDT à 95 % !

Cette confiance est loin d’être imméritée pour la section, qui compte aujourd’hui 33 adhérents sur 140 salariés. Après chaque réunion de la DUP, un compte rendu écrit est distribué de la main à main dans les ateliers – où la section compte le plus d’adhérents – puis envoyé par mail à tous les salariés. « C’est important que l’on informe les salariés, d’autant que comme on est la seule organisation syndicale de l’entreprise, sans nos tracts, ils n’auraient que le son de cloche du patron », explique Vianney, qui avec son équipe a rédigé et distribué plus de 50 tracts-comptes rendus en six ans.

En dépit des coups de chaud comme des menaces de grève (sans qu’il soit nécessaire que l’une d’elles soit mise à exécution) qui ont le don de mettre en rage la direction, l’équipe CFDT, largement renouvelée depuis 2011, a obtenu par la négociation de nombreuses avancées comme la prise en charge par l’entreprise de la fourniture et du nettoyage des bleus de travail ou l’installation d’une machine à café dans les ateliers (ce qui, contrairement aux craintes patronales, n’a pas transformé le lieu en Caméra café ni fait baisser la productivité). Mais également l’instauration de toutes les négociations obligatoires, du repos compensateur en cas de travail de nuit ainsi que la création d’un budget dédié aux activités sociales et culturelles.

Redistribution plus équitable entre cadres et non-cadres

     


“Si c’est bon pour la boîte, c’est bon pour les salariés”

« Une présence syndicale dans des PME comme la vôtre est bénéfique aux salariés mais également à l’entreprise elle-même », assurait Laurent Berger devant les salariés et les dirigeants de Gris Découpage le 7 février dernier. S’il s’agit d’une évidence pour la trentaine de salariés (pas tous adhérents CFDT) présents ce jour-là, c’est aussi vrai pour l’employeur, qui doit garder en mémoire le rôle déterminant joué par la section CFDT dans le cadre du Pacte Lorraine.

En 2014, à la recherche de fonds pour moderniser ses équipements afin de pouvoir s’ouvrir à de nouveaux marchés, notamment à l’international, Gris Découpage dépose un dossier lui permettant de bénéficier de subventions dans le cadre du Pacte Lorraine. Informée par Alain Gatti, alors secrétaire général de l’Union régionale interprofessionnelle de Lorraine, la section syndicale a largement soutenu le projet. Comme l’explique aujourd’hui Vianney Louis : « C’est vrai qu’à l’époque le dialogue social n’était pas au beau fixe avec Monsieur Gris, mais on savait que cet investissement serait bon pour la boîte, donc bon pour les salariés. On ne s’est d’ailleurs pas trompés puisque cela a permis de nouvelles embauches ! »

     

Cependant, pas question pour les militants CFDT de se reposer sur leurs lauriers. Dans une entreprise en pleine expansion, l’objectif de la section est désormais d’ouvrir la renégociation de l’intéressement après une année moins fructueuse que les précédentes du fait de la très forte hausse du prix des matières premières, en particulier l’acier. Cela doit également être l’occasion de permettre une redistribution plus équitable entre cadres et non-cadres. Ce combat tient à cœur à la section, qui a d’ores et déjà obtenu l’alignement de la prime de naissance pour tous les salariés sur celle jusqu’alors attribuée aux cadres. Cela sera, à n’en pas douter, une revendication forte qu’elle portera également lors d’une prochaine négociation concernant la mutuelle.
Autre chantier, et pas des moindres, le passage au comité social et économique (CSE). Vianney et son équipe se sont emparés du sujet au point de préparer avec la direction un accord de mise en place anticipé de cette nouvelle instance créée par les ordonnances travail, qui va leur permettre de passer de quatre à sept représentants.

Le défi du développement auprès de tous les salariés

Enfin, dans une entreprise leader sur son marché qui ne cesse de s’agrandir et d’embaucher, la section CFDT sait qu’elle doit continuer à se développer. Vianney en est parfaitement conscient : « La section syndicale s’est historiquement construite dans l’une des équipes de l’atelier. Il nous faut désormais mettre le paquet en développement chez les administratifs et chez les femmes pour représenter tous les salariés de l’entreprise et ainsi connaître toutes les réalités professionnelles, ce qui est la seule façon d’améliorer leurs conditions de travail. » Un défi indispensable à relever puisque si les ateliers restent un milieu de travail très masculin, les fonctions administratives sont, chez Gris Découpage comme dans la plupart des entreprises, très féminisées.

nballot@cfdt.fr

     

Repères

• Gris Group, leader mondial de la rondelle technique de fixation, compte deux sites : Gris Découpage, créé par Francis Gris en 1984 à Lesménils (Lorraine), qui emploie 140 salariés, et le site allemand issu du rachat d’un concurrent, Gris Umformtechnik GmbH, à Herscheid (Rhénanie-du-Nord-Westphalie). Le groupe produit 600 millions de pièces par an, dont 65 % pour l’exportation et 75 % pour l’industrie automobile.

• À Lesménils, la CFDT compte 33 adhérents et a obtenu 95 % des suffrages lors des dernières élections, en 2015.