Chez Raynal et Roquelaure, une enquête flash pour renouer le dialogue

Publié le 09/08/2018

Au fur et à mesure des changements de direction de l’usine du Vaucluse spécialisée dans les plats cuisinés italiens, le dialogue social s’est effiloché. L’initiative de la CFDT a permis d’en savoir plus sur les conditions de travail réelles. Et d’envisager des pistes d’actions pour les améliorer.

Pendant cinq semaines, au cours de l’été 2016, le grand portail blanc de l’usine Raynal et Roquelaure située à Camaret-sur-Aigues, à quelques encablures d’Orange, est resté fermé. Sous les vastes halls, les presses à raviolis de cette société agroalimentaire spécialisée dans les plats italiens, la chaîne de préparation des sauces, les emboîteuses… Tout était à l’arrêt. La cause ? Un mouvement de grève particulièrement dur, renouvelé vote après vote par la grande majorité des salariés sur fond d’absence complète de dialogue social. « Peu de temps auparavant, la direction avait été remerciée, explique Régis Cafier, militant CFDT et secrétaire du comité d’entreprise de l’usine. Tout de suite, la nouvelle équipe a voulu marquer son territoire et instaurer un climat répressif. Au cours d’une réunion de délégués du personnel, ils ont attaqué les instances représentatives du personnel, nous qualifiant d’irresponsables. Le rapport de force s’est rapidement tendu. » Le mouvement éclate lors des négociations annuelles obligatoires. Un déclic. « La santé de l’entreprise n’était pas mauvaise, le chiffre d’affaires était positif… mais rien n’était négociable ! » Pour toute réponse à leurs demandes, les élus n’obtiennent qu’un méprisant : « Ici, c’est moi le patron. »

“Cette usine, c’est aussi la nôtre !”

     

La formation syndicale pour mieux s’armer
Les élus CFDT de Raynal et Roquelaure profitent des formations dispensées par l’Afete (Association de formation et d’expertises pour le travail et son évolution) de l’Union régionale interprofessionnelle de Provence-Alpes-Côte d’Azur afin de s’armer juridiquement. « Elles nous permettent d’avoir les épaules plus larges pour discuter avec la direction. »

Des contraintes horaires à contourner pour s’organiser
Difficile pour une section de s’organiser quand l’organisation du travail repose sur les trois-huit. Les moments où tous les militants de Raynal et Roquelaure peuvent se retrouver sont rares. Ils ont trouvé une parade en ouvrant une Dropbox (espace de travail sur internet permettant de partager des documents). « On y met les accords d’entreprise, les accords de branche, les conventions collectives… tous les outils qui nous garantissent la plus grande efficacité possible. »

Comité social et économique : il est urgent d’attendre !
Les élections professionnelles de l’usine de Camaret-sur-Aigues ont eu lieu en 2016. « Nous allons repousser la mise en place du comité social et économique, qui remplacera les anciennes instances représentatives du personnel le plus tard possible, c’est-à-dire en décembre 2019, annonce le délégué syndical CFDT. Nous allons attendre de voir les accords qui seront passés ailleurs… »

     

Le changement de ton est brutal, à l’image de l’histoire de cette société qui a fêté ses cinquante ans en décembre 2017. Pendant des décennies, sa marque phare, Buitoni, propriété du groupe Nestlé, et le fabricant de tomates en conserve Le Cabanon ont fait vivre le territoire de la petite commune de Camaret-sur-Aigues. Et au-delà. Plus de mille familles tiraient leurs revenus de la production de ces deux entreprises situées à quelques kilomètres l’une de l’autre. « Cette usine, c’est aussi la nôtre, insiste le délégué syndical CFDT Jocelyn Prophète. On se bat pour de meilleures conditions de travail, bien sûr, mais aussi pour notre outil. Nous voulons que les dirigeants investissent dans le maintien de l’emploi dans cette zone qui en manque terriblement. » Sur le bassin d’Orange, 12,6 % de la population pointe au chômage, soit 4 points de plus que la moyenne nationale. Sans le nucléaire et la présence de la centrale du Tricastin, le bassin serait totalement sinistré, constate amèrement le militant CFDT.

Aujourd’hui, Le Cabanon a fermé ses portes et Raynal et Roquelaure a réduit de moitié le nombre de ses salariés en moins de vingt-cinq ans. « Nous avons été frappés de plein fouet par deux crises successives, expliquent Jocelyn et Régis. La crise de la vache folle, au début des années 1990, puis la crise équine, en 2013. »

Sortir du blocage et renouer le dialogue

Le médiatique épisode de la viande de cheval introduite dans les lasagnes, révélatrice des pratiques opaques d’acteurs du secteur agroalimentaire qui ont comme principal objectif de rogner sur les coûts, n’épargne pas l’usine Raynal et Roquelaure. Totalement étrangère à cette affaire, elle voit pourtant ses volumes de production fondre rapidement. La désaffection pour les plats cuisinés à base de viande est générale, et Raynal et Roquelaure, qui a racheté l’usine à Nestlé en 2003, n’y échappe pas. « Syndicalement, nous avons limité les conséquences pour le personnel, se souvient Jocelyn. La chute de la production entraînait de facto une baisse des effectifs selon la direction. Nous avons réussi à la convaincre de ne pas procéder à des licenciements secs mais de regarder de près la pyramide des âges et de procéder en douceur, au gré des départs en retraite. » C’est ce qui a été fait. Aujourd’hui, les effectifs sont stabilisés. L’usine emploie un peu plus de 180 salariés, mais « beaucoup sont partis avec leurs compétences et leurs savoirs », regrette Régis Cafier, qui pointe l’absence de politique de formation pour les nouveaux. « Nous n’avons accès qu’à la formation de base qui concerne les recommandations et les habilitations spécifiques métiers, mais rien sur les compétences nécessaires au développement de notre secteur. »

Toutes ces critiques formulées à l’endroit de la direction, la CFDT a voulu les objectiver. « À l’issue du conflit de 2016, nous avons voulu sortir de cette situation de blocage et renouer le dialogue. » Elle lance une enquête flash en avril 2017 sur les conditions de travail des salariés de l’usine : une trentaine de questions sur les rythmes, les relations au sein des services, les entretiens professionnels… « Pendant deux semaines, nous nous sommes postés dans le hall de production, là où passe presque tout le personnel, explique le délégué syndical. Ailleurs, on diffusait l’enquête de la main à la main. »

Au total, 51 salariés ont répondu à la totalité de cet exigeant questionnaire. Et les conclusions sont venues conforter les élus : les failles du management sont pointées du doigt (65 % des répondants estiment ne pas recevoir les informations nécessaires pour bien faire leur travail), le dialogue est décrié (67 % s’estiment peu ou pas satisfaits des possibilités d’expression relatives à leur travail ou son organisation) et la formation continue est jugée insatisfaisante par 76 % des salariés ayant répondu. Les militants CFDT en tirent plusieurs enseignements. Un exemple ? « Nous nous sommes rendu compte, en discutant avec les uns et les autres, que tout le monde n’était pas à l’aise avec l’écrit ou les outils informatiques, souligne Régis. Dans le cadre des œuvres sociales, nous avons décidé d’apporter un plus en nous rapprochant d’une association d’écrivains publics pour faciliter la rédaction de courriers administratifs. » Mais cette enquête a surtout permis aux membres du CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) « d’ouvrir les yeux sur la réalité de l’usine, se félicitent Jocelyn et Régis. Sitôt les résultats connus, nous avons voté la mise en place d’une expertise par un cabinet extérieur. La direction aurait pu la contester, elle ne l’a pas fait ».

Pour une politique de formation plus ambitieuse

Les conclusions ont été rendues en février dernier. Elles vont dans le même sens. Sans surprise. Dans la colonne des points positifs, on retrouve une déconnexion satisfaisante entre vie privée et vie professionnelle, une charge de travail acceptable et un respect observé entre collègues sur le lieu de travail ; dans la colonne des points négatifs, l’absence de prise en compte de l’avis des salariés, un fort sentiment de dégradation du travail (en 2017, le taux d’absentéisme était de 10,86 %, soit plus de 6 points au-dessus de la moyenne nationale !) et une crainte pour son emploi exprimée par 83 % des répondants. Dès le comité d’entreprise suivant, la CFDT fait une intervention en vue de dénoncer « la politique peau de chagrin en matière de compétences » et réclame que les orientations de la formation professionnelle soient plus ambitieuses. Il y a urgence. Plusieurs défections de cadres de l’entreprise (cinq responsables des ressources humaines se sont succédé en un an !) envoient des signaux inquiétants. Ce sentiment est en outre renforcé par les dernières actualités du groupe. En octobre 2017, Raynal et Roquelaure s’est porté acquéreur de la marque William Saurin à la suite de la faillite du groupe Financière Turenne Lafayette. « C’est la grenouille qui mange le bœuf », s’inquiète Jocelyn. L’opération est suspendue à l’autorisation de l’Autorité de la concurrence, mais les équipes CFDT des deux entités n’ont pas attendu cette décision pour prendre langue. « Il va falloir que l’on travaille ensemble et pas les uns contre les autres, insiste Jocelyn. L’objectif, c’est bien que chaque usine garde ses effectifs. »

dprimault@cfdt.fr

photo © DR 

     

Repères

• L’usine Raynal et Roquelaure de Camaret-sur-Aigues (84), spécialisée dans les plats cuisinés italiens – elle commercialise ses produits sous la marque Zapetti – emploie environ 180 personnes hors intérim.

• La section CFDT compte une quarantaine d’adhérents, essentiellement issus du collège ouvriers. Avec 52 % des suffrages aux élections professionnelles de janvier 2017, la CFDT se classe première organisation syndicale devant la CGT et la CFTC.