Chez Legrand France, la CFDT fait le pari de la stratégie

Publié le 19/01/2016

Dans deux sites du groupe Legrand, la CFDT a réussi à infléchir les projets industriels de la direction en proposant des alternatives. Tous deux ont renoué avec la compétitivité, les investissements… et les embauches.

L’histoire ressemble au combat de David contre Goliath. Dans le rôle du géant, la direction France du groupe Legrand, spécialiste mondial des infrastructures électriques des bâtiments, qui compte 5 000 salariés dans l’Hexagone répartis sur 22 sites. Dans le rôle du jeune berger, une équipe CFDT solide, structurée et investie sur les questions de mutations économiques. À deux reprises (sur le site de Sillé-le-Guillaume, dans la Sarthe, et sur un site de production à Limoges), l’équipe a engagé le bras de fer avec la direction pour contrecarrer ses projets industriels, les jugeant néfastes à la poursuite de l’activité. « Dans les deux cas, on leur a montré que l’entreprise allait dans le mur si on suivait leur stratégie », résume Pascal Valienne, le délégué syndical du site de Sillé-le-Guillaume.

La CFDT à la manœuvre

     


Orientations stratégiques et proximité
Voulant rester en veille et mesurer la pertinence des projets de la direction, l’équipe CFDT s’appuie à la fois sur l’expertise externe du cabinet Secafi, sur celle de ses propres militants, souvent aguerris aux questions économiques, mais aussi sur les compétences des adhérents. L’écoute et le dialogue avec ces derniers, grâce à des pratiques de terrain, sont d’ailleurs considérés comme essentiels par les militants, qui font de la proximité leur credo.

Une CFDT force de proposition…
… Capable de faire plier la direction à propos de projets industriels ! Sur deux sites au moins, la CFDT a réussi à faire adopter ses propositions alternatives, permettant ainsi de pérenniser l’activité. Alors que Sillé-le-Guillaume et un des huit sites de production de Limoges étaient sur le fil du rasoir, chacun a renoué avec la croissance.

… Crédible auprès de la direction comme des salariés
La CFDT a gagné en audience en devenant majoritaire dans plusieurs sites, mais aussi en réussissant à s’implanter dans de nouveaux. Ainsi, au niveau du groupe Legrand, la CFDT est à 24 % et compte près de 400 adhérents. À Sillé-le-Guillaume, la CFDT est à 38 % (FO est également à 38 %, la CFE-CGC à 18 % et la CGT à 4 %). À Belhomert-Guéhouville, la CFDT est à 100 %. Les élections prévues à la fin de ce mois de janvier ne concernent que les sites de Limoges.

     

C’est sur ce site de 440 salariés, situé à 30 kilomètres du Mans et spécialisé dans la fabrication de cheminements de câbles, que le premier round s’est engagé, en 2009. À l’époque, la direction entame un vaste projet de réorganisation des activités du groupe. Dans ce cadre, elle procède au déménagement de certaines activités de Sillé-le-Guillaume – liées à l’appareillage notamment – vers d’autres sites du groupe. La CFDT suit avec attention mais n’intervient pas. Quelque temps plus tard, en revanche, à l’annonce de la fermeture de deux des principaux bâtiments du site, elle donne l’alerte. « Nous avons compris que la volonté de la direction était de réduire de moitié la taille du site, de le vider de toute une partie de sa production, pour n’en faire à terme qu’un centre de recherche et développement. Industriellement, cela ne tenait pas la route », explique Pascal, qui est immédiatement monté au créneau. Demande d’expertise, grève… La CFDT, qui à l’époque a choisi de travailler en intersyndicale afin de peser davantage dans le rapport de force, a été à la manœuvre pendant plus d’un an en vue de faire annuler le projet et de proposer d’autres choix stratégiques. Résultat, « nous avons réussi à sauver nos bâtiments, à garder les activités sur place et nous en avons même récupéré de nouvelles. Alors que leur projet risquait de fragiliser le site, désormais, nous sommes devenus le deuxième site du groupe. On mise sur nous pour tirer l’activité ». Signe de ce dynamisme : le centre mondial de R&D du groupe, qui compte une centaine de salariés, est toujours localisé à Sillé-le-Guillaume. Ce qui n’est pas négligeable quand on sait qu’à l’échelle mondiale, Legrand est présent dans 70 pays avec de gros marchés aux États-Unis, au Brésil, en Chine ou en Russie !

Deuxième round sur le site de fabrication de produits électroniques de Limoges, l’un des trois sites français de Legrand – avec La Rochelle et Pau – à être spécialisé dans cette activité. Avec les mêmes ressorts : des orientations stratégiques jugées hasardeuses, une intervention de la CFDT, des propositions alternatives… et, au final, une relance du site. Sur ce petit site proche de Limoges, comptant une trentaine de salariés, l’alerte est donnée lorsque l’équipe CFDT réalise combien la stratégie de la direction est risquée au regard de la pérennité du site. « On sous-traitait la plus grosse partie de notre production à l’étranger, en Espagne et dans les pays de l’Est, pour ne produire à Limoges qu’en faible quantité. Mathématiquement, nos coûts de fabrication sur le site de Limoges augmentaient, on perdait en compétitivité… C’était un suicide industriel », souligne Michel Robert, délégué syndical central de Legrand. Il est convaincu qu’au fond la direction souhaite à terme fermer ce site de Limoges pour « rationaliser » la production de composants électroniques sur deux sites au lieu de trois. Interpellés à de nombreuses reprises par les adhérents lors de leurs tournées d’atelier, les militants CFDT prennent également conscience que la situation réelle du site est ignorée de la direction générale. Par souci de « se faire bien voir », la direction du site de Limoges masquait la réalité, « et les indicateurs de non-qualité étaient cachés ». Il est urgent d’agir. La CFDT actionne alors tous les leviers (du comité d’établissement au comité central d’entreprise) pour faire connaître la vérité et les risques encourus par le site. Un changement de direction à la fin 2014 lui fournit l’occasion de se faire entendre. La CFDT sort alors son va-tout. Alors que la direction a déjà acté le principe d’une fermeture de l’usine, la CFDT propose de rapatrier une partie des productions, afin de prouver que le site peut redevenir compétitif. « On leur a demandé six mois d’essai. » Le défi est énorme. « Il fallait convaincre la direction mais aussi les salariés. Le site était sur le fil du rasoir. Sans leur investissement total, on ne s’en sortirait pas. Tout le monde s’y est mis », rappelle Michel.

Une action CFDT plébiscitée

Non seulement le pari a été tenu, mais « la direction a accepté de gros investissements. Nous embauchons à nouveau. D’ici à la fin du premier semestre 2016, nous aurons presque doublé les effectifs, avec une vingtaine de recrutements effectués », se félicite Michel. Cela dit, l’histoire n’est pas finie. Des craintes se font désormais jour sur le site de Pau. Là aussi, il faut trouver des solutions afin d’assurer l’avenir. Parions que l’équipe CFDT mettra tout en œuvre pour cela. Au sein du groupe, en tout cas, l’action déterminante de la CFDT, devenue l’organisation syndicale majoritaire dans un grand nombre de sites, est d’ores et déjà plébiscitée. À Sillé-le-Guillaume, près de 20 % des salariés sont devenus adhérents.

epirat@cfdt.fr

     


Repères

• Legrand (fondé à Limoges en 1865), coté au Cac 40, est spécialisé dans la conception et la fabrication d’infrastructures électriques et numériques pour les bâtiments (éclairage, chauffage, etc.).

• Le groupe est présent dans 70 pays à travers le monde (37 000 salariés), avec de gros marchés dans les pays émergents. En France, ses 5 000 salariés sont répartis sur 22 sites, dont le siège social (toujours à Limoges). La crise qui percute le secteur de la construction en France rend délicate la situation du marché français.