Cécile Hernandez-Cervellon, compétitrice dans l’âme

Publié le 07/04/2015

Sportive de haut niveau, Cécile Hernandez-Cervellon a appris il y a douze ans qu’elle était atteinte de sclérose en plaques. Pour cette championne de snowboard, chaque jour gagné contre la maladie est une victoire. Sa passion pour le sport lui permet de savourer la vie, mais aussi de faire valoir la place de toutes les personnes en situation de handicap au sein de la société. Rencontre.

De quelle manière avez-vous été sélectionnée pour les Jeux paralympiques de Sotchi l’année dernière ?

Cecile Hernandez Cervellon Photo Gregory PicoutJ’ai repris le snowboard il y a un peu plus d’un an seulement, le 15 janvier 2014 précisément. J’avais beaucoup pratiqué ce sport lorsque j’étais valide, mais je n’en avais pas fait depuis la fin 2002, moment où j’ai appris que j’étais atteinte de la sclérose en plaques. Avec ce handicap, mon corps a changé. J’ai perdu beaucoup de muscles et mon équilibre est très précaire, c’était donc compliqué de remonter sur une planche de snowboard. En 2012, j’ai réussi à participer à un raid vélo/canoë handi-valide. Cela faisait dix ans que la sportive sommeillait en moi, et cette expérience a agi comme un déclic. J’ai fini par rechausser le snowboard et retrouver les sensations de glisse. Un athlète de l’équipe de France, Patrice Barattero, m’a repérée. Après m’être classée quatrième en coupe du monde, la Fédération française HandiSport a estimé que j’avais le potentiel pour participer aux Jeux paralympiques et a obtenu que je rejoigne l’équipe de France hors des délais impartis. J’ai appris ma sélection un mois avant les Jeux. C’est le rêve de tout athlète. Sotchi a été un conte de fées. J’ai pleuré d’émotion toute la nuit après avoir reçu la médaille d’argent.

Le 28 février dernier, vous avez été sacrée championne du monde de parasnowboard à La Molina, en Espagne. Comment avez-vous vécu les épreuves de ce Mondial ?

À Sotchi, en 2014, j’étais l’invitée surprise des Jeux paralympiques. À La Molina, j’étais attendue. Je suis arrivée avec beaucoup de pression. Je venais de gagner la coupe du monde en Amérique du Nord et je voulais confirmer ma victoire lors de ces championnats du monde. C’était la première fois que cette compétition était organisée. Le 24 février, jour de la première épreuve, celle de boardercross, j’avais 39 °C de fièvre à cause de la grippe et j’ai fini deuxième. J’ai dû être hospitalisée pendant trois jours car la sclérose en plaques est une maladie auto-immune, elle empêche mon corps de se défendre contre les attaques microbiennes. J’étais affaiblie et déçue. Mais le 28 février, j’ai réussi à me lever et je me suis dit : «Je serai au départ coûte que coûte.» Après la course, lorsque j’ai vu que j’étais la première sur le tableau des résultats, j’ai poussé un cri de rage et de bonheur ! Être de retour de ce Mondial avec les titres de vice-championne et de championne du monde, c’est magique. Je reviens de tellement loin. Il y a douze ans, on m’avait dit que j’étais condamnée à rester en fauteuil…

             
     

Son parcours

1974 Naissance à Perpignan.

2008 Publication de sa biographie La Guerre des nerfs (collection « Témoignage », aux Éditions du Rocher).

2009 Publication d’un deuxième livre, adressé à sa fille, sur la place des parents « différents » dans notre société : Qu’est-ce qu’elle fait maman ? (collection « Document », aux Éditions du Rocher).

2012-2014 Chroniqueuse à Sport24-LeFigaro sur des sujets liés au sport et au handicap.

2014 Remporte la médaille d’argent en snowboardcross aux Jeux paralympiques de Sotchi.

2015 Gagne la médaille d’or aux épreuves de boardslalom lors des championnats du monde de parasnowboard à La Molina (Espagne).

     

Quel est votre prochain défi ?

Tout de suite après Sotchi, la direction de l’équipe de France nous a réunis avec mon coach pour nous dire que j’avais montré mes capacités, et ce, malgré un entraînement très court, de seulement dix jours avant les Jeux. D’ores et déjà, nous avons programmé les préparatifs pour les Jeux paralympiques de 2018, qui se tiendront à Pyeongchang, en Corée du Sud. Mon objectif est de décrocher l’or, et pour cela, il faut encore que je progresse.

Vous dites être en compétition avec la maladie.

Oui, je suis une compétitrice dans l’âme. Chaque jour, je mène la compétition contre la sclérose en plaques et contre le regard que l’on porte sur le handicap, et notamment le handicap invisible. Il faut savoir que 80 % des situations de handicap ne sont pas visibles. En France, l’image de la personne handicapée n’est pas valorisée. L’écrivain Tahar Ben Jelloun a dit : « La vie crée des différences, la société en fait des inégalités. » C’est pour cette raison que j’interviens dans les écoles et les entreprises. Au début de ma maladie, j’ai dépensé beaucoup d’énergie à me demander : pourquoi ? J’étais abattue, le corps médical m’avait prédit le pire. Aujourd’hui, je me pose plutôt la question : pour quoi faire ? Il est important pour moi de capitaliser le fait que je suis une personne handicapée. C’est grâce à mon handicap que je suis montée sur des podiums. Je ne serais jamais allée aux Jeux olympiques en tant que valide. C’est un paradoxe que j’assume : j’ai une maladie neurodégénérative grave, mais je suis ravie de ce que je vis parce que je fais en sorte que cette faiblesse devienne une force.

Vous militez pour que le sport soit accessible à tous ? Pour quelles raisons ?

Pourquoi ne pourrait-on pas faire du sport parce qu’on est handicapé ? Le sport permet d’accepter son corps et ainsi d’être en phase avec soi-même. C’est un vrai moteur. Il permet d’être plus endurant, plus résistant à la maladie, de s’épanouir. Quand je pense qu’on m’avait dit que je ne pourrais plus jamais faire de sport, ça me met en colère ! Il faut faire changer les mentalités. Le sport est un formidable vecteur de valeurs : la patience, la persévérance et l’effort, la solidarité, l’abnégation, la possibilité de rebondir après un échec, comme dans la vie. Alors que le handicap peut entraîner une perte de lien social, le sport favorise le vivre-ensemble. Bien sûr, tout le monde n’a pas la possibilité de faire du sport de haut niveau avec son handicap. À chacun son objectif, en fonction de ses moyens. L’important, c’est de prendre soin du corps qu’on habite chaque jour, que l’on pratique le yoga ou la piscine, la marche, etc. C’est une manière de retrouver l’estime de soi par le dépassement. Toutes ces valeurs transmises par le sport, on les retrouve dans la société et le monde du travail.

Mais la culture de la performance n’est-elle pas un frein à l’embauche ou au maintien dans l’emploi des personnes en situation de handicap ?

À partir du moment où on est recruté au bon poste, je pense que l’on peut être performant. S’il y a des échecs, c’est parce qu’on n’a pas tenu compte des compétences de la personne. C’est comme dans le sport : être attaquant ou gardien ne demande pas les mêmes capacités. Quand on a sa place au sein d’une équipe et qu’on s’y sent soutenu, on peut dépasser ses objectifs, dans le sport comme au travail. C’est pour cela qu’il est primordial d’être bien accueilli au sein du collectif de travail.

Cela se prépare grâce à une politique de ressources humaines, un aménagement des postes et l’accompagnement des collaborateurs. Il y a encore trop de défaillances en matière de recrutement et de management. Je suis persuadée que c’est par la communication que l’on peut faire tomber les idées reçues et permettre aux entreprises de mener une politique handicap. Car il s’agit bien d’une politique, d’une stratégie à mettre en œuvre. Il est normal de ne pas savoir comment saluer une personne à qui il manque un bras ou qui est sourde. Mais l’ignorance peut conduire à l’indifférence. Parce qu’on a peur de mal faire, on ne fait pas. De même, l’excès de compassion peut devenir de la maladresse. C’est par l’éducation que l’on brise les tabous. L’inaccessibilité des lieux publics est la première barrière à faire tomber : plus on verra de personnes handicapées, moins on aura de réactions de rejet face au handicap.

Avez-vous le sentiment que les regards changent sur le handicap ?

Lorsque j’étais enceinte de ma fille, il y a huit ans, je marchais avec des béquilles. Des personnes m’ont tenu des propos insultants : comment pouvait-on m’accorder le droit de me reproduire, c’était un acte égoïste pour faire de mon enfant un esclave qui remplacerait mes jambes… Je n’ai pas la prétention de changer le monde mais je pense que les comportements peuvent évoluer petit à petit, au contact les uns des autres. Le soutien que je reçois par les réseaux sociaux me touche beaucoup. J’espère en retour donner envie aux gens d’avancer. L’écrivain et poète hongrois Robert Zend a écrit : « Les gens ont quelque chose en commun : ils sont tous différents. » Je suis bien contente d’être différente, même si je suis en sursis. Est-ce que demain je pourrai encore voir, parler, marcher ? Je ne le sais pas. Alors je croque mes tranches de vie à pleines dents, sans m’autoriser de routine. Chaque matin, je vérifie que je sens le sol sous mon pied droit et je me dis : « Yes ! Let’s go ! »

nfigarol@cfdt.fr

© Photo FFH - Grégory Picout

             
     

La CFDT agit avec HandiSport

À la fin 2014, la CFDT a renouvelé son partenariat avec la Fédération française HandiSport (FFH). L’objectif est de faciliter, grâce aux activités physiques et sportives, la scolarisation ainsi que l’insertion professionnelle et sociale des personnes en situation de handicap. Le réseau CFDT est mobilisé sur tout le territoire afin de faire connaître aux militants et adhérents handicapés les 1 600 clubs, comités régionaux et départementaux de la FFH. La CFDT souhaite notamment agir au sein de l’Éducation nationale pour favoriser la pratique sportive des élèves en situation de handicap. Parmi les actions de sensibilisation, une tombola permettra de soutenir les athlètes participant aux prochains Jeux paralympiques, qui auront lieu à Rio en septembre 2016. À noter que la FFH organise les journées nationales HandiSport du 15 au 18 avril à Nantes. Elle sera aussi présente au Working Time Festival, organisé par la CFDT, qui réunira 5 000 jeunes à l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance), à Paris le 1er mai.