Carross’ Industries, la petite section CFDT sauve son entreprise

Publié le 07/11/2017

La section CFDT de Carross’ Industries a largement contribué au sauvetage de cette petite entreprise de onze salariés qui était en liquidation judiciaire, en s’impliquant fortement dans la reprise.

« Ces portes ouvertes ont pour objectif de montrer que nous sommes de retour et bien vivants. C’est aussi l’occasion de retrouver tous les acteurs de la reprise de cette entreprise qui n’était pas gagnée d’avance. » Ce 30 juin 2017, Arnaud Lecadre, délégué syndical CFDT, est particulièrement satisfait de participer aux portes ouvertes de Carross’ Industries, petite entreprise de onze salariés spécialisée dans la transformation de véhicules en ambulances, située à Carrouges, dans l’Orne. Pourtant, ce petit village de 800 habitants au cœur du parc régional de Normandie a bien failli perdre ces emplois qui font de Carross’ Industries le deuxième employeur local après la maison de retraite.

Deux mois plus tôt, l’entreprise ATSV (Aménagement, transformation spécifique de véhicules) est placée en liquidation judiciaire avec poursuite d’activité. Trois repreneurs potentiels se manifestent. Mais un seul, Laurent Aujay, dépose un dossier auprès du tribunal de commerce. Hélas, il se voit refuser par les banques sollicitées le prêt conditionnant la reprise. Aussitôt, Arnaud Lecadre et Yohan Julien, les deux militants qui ont repris la section CFDT depuis un an, prennent contact avec lui. « Les représentants de la CFDT se sont battus comme des chiens pour sauver la boîte », reconnaît Laurent Aujay.

Mobilisation du réseau CFDT

     

La CFDT donne l’alerte
La présence de deux militants CFDT dans cette petite entreprise de onze salariés en liquidation judiciaire a permis de donner l’alerte et de mobiliser le Syndicat Métaux Orne-Est et l’Union Métaux de Normandie. À leur tour, les deux structures ont alerté l’État, en particulier le commissaire au redressement productif, et fait le lien entre tous les acteurs.

Un dialogue intense
Après un premier refus de prêt des banques, les acteurs (le commissaire au redressement productif, les repreneurs, la CFDT, le tribunal de commerce et les banques) ont eu des échanges intenses et fructueux qui ont conduit les banques à revoir leur position et à accorder le prêt nécessaire à la reprise.

Des salariés actionnaires
L’engagement des salariés a été un des éléments déterminants pour emporter la décision des banques. Cinq d’entre eux ont investi 3 000 euros chacun afin de devenir actionnaires de la nouvelle entreprise. Ils détiennent chacun 3 % du capital. Bien que Carross’ Industries reste une société anonyme, un esprit coopératif souffle au sein de cette petite entreprise. Les deux représentants CFDT comptent parmi les actionnaires. « C’est un grand changement. On ne voit plus le monde du travail comme avant », explique l’un d’eux.

     

Les deux délégués CFDT alertent Thierry Coignard, le secrétaire du Syndicat Métaux Orne-Est, et Cécile Maire, secrétaire générale de l’Union Métaux de Normandie. « C’était mal parti, avoue Thierry Coignard. Pour la Direccte [direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi], c’était grillé : un vrai drame pour ces onze salariés et la cinquantaine de fournisseurs et de sous-traitants qui travaillent avec cette entreprise. »

Les cédétistes n’entendent pas rester inactifs. Ils alertent les pouvoirs publics et prennent contact avec le commissaire au redressement productif, El Houcine Ouarraou : « L’État avait quelques éléments extérieurs pour comprendre le dossier, mais la CFDT et les représentants du personnel nous ont donné les informations permettant d’apprécier ce qui se passait en interne. »

Certes, les comptes sont très dégradés et la direction de l’entreprise n’a plus investi depuis plusieurs années. Rémi Gesbert, le précédent délégué syndical CFDT parti depuis à la retraite, a dû faire face à des situations très difficiles avec des licenciements et des menaces de fermeture de l’entreprise. Mais les compétences et le savoir-faire sont là, avec un tôlier, un électricien, quatre menuisiers, un magasinier, un responsable des normes et trois commerciaux déterminés. « Nous faisons de l’aménagement d’habitacle d’ambulance sur mesure, expose non sans fierté le délégué syndical CFDT Arnaud Lecadre. Nous fabriquons tout nous-mêmes, en bois, polyester ou aluminium. On s’adapte à tous les véhicules là où nos concurrents posent simplement des moules en plastique. Nous sommes un peu plus chers mais nous, ça tient dix ans et plus ! »

Des échanges intenses s’organisent alors entre les acteurs : le représentant de l’État, le tribunal de commerce, les repreneurs (avec un nouveau venu), les différents représentants de la CFDT et les banques, qui finissent par décider d’accorder le prêt. « Pour achever de convaincre les banques, explique Arnaud Lecadre, cinq salariés ont accepté de devenir actionnaire à hauteur de 3 % en versant 3 000 euros chacun. » L’un des deux principaux actionnaires, Laurent Aujay, a auparavant dirigé une Scop (société coopérative ouvrière de production) et avait l’intention de faire participer les salariés au capital de l’entreprise ; les conditions de la reprise ont donc devancé son souhait.

« Ce rôle très actif des salariés qui ont pris leurs responsabilités a permis d’apaiser les réticences des banques, constate le commissaire au redressement productif. Avec cette prise de risque des salariés, de leurs représentants et des repreneurs, une page se tourne et une nouvelle histoire commence. » Une analyse confirmée par Cécile Maire, secrétaire générale de l’Union Métaux de Normandie : « Ces salariés ont toujours exprimé une grande fierté de leur métier. Cela a été un des éléments très convaincants pour sauver l’entreprise. »

Une réunion mensuelle d’échanges

ATVS est mort, vive Carross’ Industries ! « C’est un grand changement à nos yeux, souligne Yohan Julien, délégué du personnel CFDT. On ne voit plus le monde du travail comme avant : on bosse aussi pour nous. C’est plus délicat en ce qui concerne les salariés qui n’ont pas fait ce choix. Certains regrettent déjà de ne pas avoir investi. Mais tout le monde a été repris avec le même salaire et les mêmes avantages. »

La nouvelle gouvernance se traduit aujourd’hui par une réunion mensuelle avec les salariés et la nouvelle direction « afin d’améliorer ce qui peut l’être et de répondre aux questions qui se posent », expose Laurent Aujay.

Déjà, ces discussions ont par exemple permis de revoir à la baisse les capacités de production de l’entreprise. « Les repreneurs tablaient sur huit véhicules par mois. Nous leur avons expliqué que ce n’est pas possible avec les effectifs actuels. Il vaut mieux tabler sur six ou sept par mois », explique Arnaud Lecadre.

L’expérience des salariés sera un solide atout dans un secteur qui ne voit pas l’avenir en rose. « Nous sommes sur une niche, explique John David, l’un des commerciaux de Carross’ Industries : le marché est d’environ 2 000 immatriculations d’ambulances privées neuves par an. Pour l’instant, nous ne pouvons pas concourir sur les marchés publics qui portent sur de trop grosses flottes. Et côté ambulanciers, l’ambiance est morose : la Sécurité sociale ne les a pas augmentés depuis cinq ans, et on assiste à des regroupements de sociétés d’ambulances. C’est un véritable changement dans cette profession. » Sans parler de l’apparition de concurrents portugais et polonais sur un marché français déjà très concurrentiel.

S’adapter aux goûts du jour

« Notre situation financière reste fragile, mais nous avons de bonnes raisons d’espérer », prédit Arnaud Lecadre. Pour cela, Carross’ Industries doit d’abord redonner confiance à ses anciens clients. « Beaucoup sont allés voir ailleurs où c’était moins cher mais ils ont pu se rendre compte que ça ne tient pas. Alors certains reviennent, constate le délégué syndical. Néanmoins, nous devons nous adapter aux goûts du jour et proposer des gadgets, des lumières, etc. »

À l’avenir, l’entreprise entend également se relancer dans le funéraire et le transport de personnes à mobilité réduite, deux domaines dans lesquels elle a travaillé par le passé. L’absence d’investissements et le manque de vision de la précédente direction l’avaient conduite à abandonner ces activités. Avec les portes ouvertes et une présence dans les salons professionnels, Carross’ Industries fait son retour sur le micromarché de l’ambulance privée. L’un des repreneurs, lui-même à la tête d’une société d’ambulances, devrait ouvrir les portes de la région parisienne à la petite entreprise de l’Orne jusqu’alors centrée essentiellement sur le Grand Ouest. De son côté, Laurent Aujay entend voir revenir la société « à l’équilibre d’ici à la fin de l’année ». Et il sait qu’il peut compter sur l’appui de la section CFDT.

dblain@cfdt.fr

     

Repères

• Créée en 1988 à Carrouges (Orne), Carross’ Ambulances a employé jusqu’à 45 personnes au début des années 2000. Après un premier redressement judiciaire en 2009, où 19 des 28 salariés sont repris, elle devient ATSV (Aménagement, transformation spécifique de véhicules). Placée en liquidation judiciaire en avril 2017, l’entreprise est reprise début juin, avec 11 des 12 salariés, sous le nom de Carross’ Industries.

• La section CFDT, aujourd’hui composée de trois adhérents, a été animée jusqu’en juin 2016 par Rémi Gesbert. Elle l’est aujourd’hui par Arnaud Lecadre et Yohan Julien.