Calais : aux premières loges du Brexit

Publié le 23/05/2019

C’est le principal point de passage entre la France et l’Angleterre. C’est pourquoi Calais cristallise toutes les angoisses liées à une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Dans l’attente d’une décision de Londres, la ville se prépare à tous les scénarios possibles. Tant bien que mal.

Des camions à perte de vue. Chaque année, 4,5 millions de poids lourds et 60 millions de tonnes de marchandises transitent par Calais. Au moindre incident, les accès au port et au tunnel sous la Manche sont saturés. « Alors quelle que soit la forme qu’il prendra, le Brexit nous donne des sueurs froides, résume Didier Marie (photo ci-dessous), employé des douanes pour le fret ferroviaire. Lui a déjà fait le calcul. Contrôler chaque camion pendant deux minutes crée instantanément 27 km de bouchons. Or, avec ou sans accord, tout se jouera autour du contrôle. »

Didier Marie CEntzmann CFDT2019Contrôles douaniers, pour la vérification des papiers, mais aussi sanitaires (pour la traçabilité des produits) et vétérinaires. La réglementation prévoit que chaque port, y compris les ports secs comme l’Eurotunnel, soit en capacité d’assurer ces contrôles. Alors qu’approchait la date fatidique du Brexit (initialement fixée au 29 mars), il a fallu achever à la hâte la mise en place de points de contrôle : un service d’inspection vétérinaire et phytosanitaire sur le port de Calais et un poste douanier à l’entrée du tunnel sous la Manche, permettant d’accueillir 100 camions (quand le tunnel en déverse 225 en moyenne à l’heure).

Et qu’en est-il de la formation des douaniers, chargés d’appliquer ces contrôles ? En poste depuis 1997, Didier, comme tous ses collègues, est formé au droit communautaire. « ci, personne ne connaît les règles extracommunautaires. On n’applique plus cela depuis 1973 ! Nous avons dû recréer des métiers qui n’existaient plus comme les déclarants en douane, chargés de faciliter les procédures de dédouanement pour les entreprises. »

Le Brexit ne donne pas de sueurs froides qu’aux douaniers. C’est toute l’économie du territoire qui tremble. Cet été, Calais-Boulogne et Dunkerque ont bien failli être rayés des corridors de fret maritime européens avec l’Irlande.

“Nos ports [Calais-Boulogne et Dunkerque] devraient en toute logique devenir les portes de l’Europe. […] On ne peut pas faire mentir la géographie.”

La Commission européenne n’avait proposé de ne retenir que les ports belges et néerlandais pour assurer les liaisons commerciales entre l’Irlande et l’Union européenne, sans halte au Royaume-Uni. Au-delà de la distorsion de concurrence, les salariés du port de Calais dénoncent surtout un non-sens géographique, économique et social. « Nos ports [Calais-Boulogne et Dunkerque] devraient en toute logique devenir les portes de l’Europe. Cette entrée serait en tout cas la plus cohérente. Même après le Brexit, le chemin le plus court entre l’Irlande et le reste de l’Union européenne sera toujours Calais. On ne peut pas faire mentir la géographie. Et puis, les salariés des ports ont déjà bien souffert ces dernières années, impactés par la crise migratoire, d’une part, et le Brexit, d’autre part », précise Christophe Fontaine, salarié du port depuis dix-neuf ans.

Après une mobilisation coordonnée impulsée par la CFDT auprès des élus politiques, les ports du littoral nord ont été sauvés des eaux. Mais d’autres ports français de la Manche, moins exposés, risquent toujours de boire la tasse.

Pour les sociétés de transport dont le chiffre d’affaires dépend du port de Calais, la perspective d’un no deal représente aussi un véritable cauchemar. Chaque minute d’immobilisation des camions a de multiples répercussions. Début 2019, la CFDT a adressé un courrier à une centaine d’entreprises du transport sur Calais et ses alentours afin de connaître les effets du Brexit sur leur activité et leurs salariés. « Les retours que nous avons confirment les problèmes de coûts liés au temps de contrôle, estimés à 700 euros par jour par poids lourd immobilisé, mais également à une recrudescence des migrants qui tentent de passer outre-Manche en se cachant dans les camions », précise Marcel Aucouin, secrétaire de l’Union locale CFDT.

Les Britanniques avaient fait de l’immigration l’une des raisons principales du Brexit. Demain, les ralentissements liés au rétablissement des frontières pourraient bien conduire davantage de migrants à tenter la traversée.

Dans tous les secteurs du Calaisis, on scrute l’horizon avec une pointe d’amertume et une poussée d’angoisse. « Vous dire quels seront les effets du Brexit sur le moyen terme, c’est faire de la futurologie. Tout ce que l’on sait, c’est que depuis quarante ans, tous les investissements économiques réalisés sur Calais sont liés au transmanche. Demain, plus rien ne nous le garantit », note Philippe Blet, militant CFDT et fin connaisseur du territoire.

Dans ce grand flou, Calais sait qu’elle ne peut se couper de ses relations avec Douvres, en Angleterre. Alors que le Royaume-Uni se déchire dans son incapacité à s’arracher de son rocher européen, les deux villes poursuivent tant bien que mal leurs échanges, qu’ils veulent les plus réguliers possibles tant il est vrai que lorsque l’une est malade, l’autre s’enrhume.

aballe@cfdt.fr

©Photos Cyril Entzmann

 

     

ElenaCrasta CEntzmann
Elena Crasta

Représentante du syndicat britannique Trades Union Congress (TUC), à Bruxelles.

À l’image des tergiversations de la société britannique, le TUC est longtemps resté indécis. Mais, en 2016, cette organisation forte de 7 millions de membres a fait le choix de s’engager dans la campagne contre le Brexit. Pour la préservation des droits des travailleurs qu’elle représente, bien sûr, mais aussi pour son attachement à l’Europe : « La plupart de ces droits viennent de l’Europe. Une partie du bien-être économique dépend de nos échanges commerciaux et de la libre circulation au sein de l’Union européenne », rappelle Elena Crasta.

Deux ans après, elle constate un soutien bien plus large du côté européen que du côté anglais. « Nos interlocuteurs européens nous comprennent mieux, et cette solidarité internationale est fondamentale », a-t-elle rappelé à l’occasion du conseil syndical interrégional réunissant les syndicalistes belges, anglais, français et néerlandais, début avril à Tournai (Belgique). « Chacun aurait pu faire ses calculs personnels, mais il y a eu avant et après le référendum une unité remarquable de nos organisations sœurs qui ont fait front commun en pesant sur leurs gouvernements respectifs. Cela témoigne de la valeur du syndicalisme européen et de l’intérêt que nous avons, tous, à construire cette maison Europe et faire ce que nos membres attendent de nous. »