Assistants familiaux : un métier pas comme les autres

Publié le 07/04/2015

Dans l’Aube, de nombreuses familles accueillent à leur domicile des enfants ayant vécu une situation très difficile. Leur mission ? Donner une chance à ces futurs citoyens de s’en sortir dans la vie. Aujourd’hui, les assistants familiaux souhaitent être reconnus comme des travailleurs sociaux à part entière.

 Delphine PhotoThierry Nectoux 
 En vingt ans, Delphine a accueilli 60 enfants
âgés de 2 à 17 ans. 
 

« On ne devient pas assistant familial par hasard ou par défaut. Notre métier, tout le monde ne peut pas le faire. » Delphine (photo), est employée par le service de l’aide sociale à l’enfance du conseil général de l’Aube comme assistante familiale. Au cours des vingt dernières années, elle a accueilli chez elle 60 enfants âgés de 2 à 17 ans, tous soumis à une mesure de placement judiciaire ou administrative. Un choix qui s’est décidé et préparé en famille. « Accueillir à son domicile un enfant qui a vécu une situation difficile [carence affective, maltraitance, violences sexuelles, etc.] nous engage bien au-delà de notre propre personne. »

Avec le temps, Delphine a tissé des liens parfois très forts avec les enfants accueillis, dont beaucoup restent en contact avec elle après leur départ. « On fait ce métier pour qu’ils s’en sortent, pour les aider à [re]trouver un équilibre et à devenir autonomes. En signant un contrat d’accueil, on s’engage à fournir des comptes sur la santé, la scolarité, l’insertion sociale ou professionnelle des enfants. Nous sommes responsables d’eux, de leur éducation et de leur bien-être au quotidien. Alors, forcément, on s’attache à eux, d’autant plus lorsqu’on les accueille petits. Mais nous devons toujours avoir à l’esprit que ce ne sont pas nos enfants. »

Savoir garder sa place, trouver la bonne distance. C’est là toute la difficulté pour ces travailleurs sociaux. « La formation préalable à l’accueil du premier enfant et les formations obligatoires, effectuées dans les trois premières années d’activité, comportent de nombreux aspects qui touchent à la psychologie, la parole de l’enfant, les cas spécifiques… mais personne ne nous apprend comment doser l’attachement. » Si l’assistant doit être capable d’évaluer ce qu’il pourra supporter émotionnellement, la théorie ne colle pas toujours à la pratique. « Nous accueillons des enfants cabossés, abîmés. La normalité n’existe pas. Il faut gérer les situations de violences, savoir accompagner les révélations qui nous sont faites par les enfants. »

Cherche reconnaissance désespérément

En théorie, un enfant placé en famille d’accueil dépend d’une équipe de trois personnes : l’éducateur, l’assistant social et le psychologue, tous encadrés par un référent. L’assistant familial est en contact permanent avec cette équipe pluridisciplinaire et doit rendre compte régulièrement des difficultés rencontrées par l’enfant. Les dernières évolutions statutaires, datant de la loi de 2005, ont d'ailleurs défini l’assistant familial comme un « membre à part entière de l’équipe du service de l’aide sociale à l’enfance ».

Mais dans les faits, les assistants familiaux déplorent le manque de relation entre collègues. Les militants CFDT de l’Aube, qui défendent les 271 assistants familiaux du département (chiffres 2014), voient le fossé se creuser entre les professionnels du service social à l’enfance. Un manque de coopération qui conduit à l’isolement des assistants familiaux, explique Ingrid François, secrétaire du syndicat Interco de l’Aube. « On ne leur donne pas la possibilité de s’exprimer sur leur vécu. Faire part des difficultés dans l’exercice de leurs fonctions est vu comme une faiblesse et se traduit souvent par une remise en cause de leur engagement professionnel. C’est pour ces raisons que nous demandons depuis plusieurs années la mise en place d’une cellule d’accompagnement des assistants familiaux, un encadrement et un suivi de leur pratique par une personne [le référent] qui ne soit pas la même que celle qui effectue le suivi de l’enfant. »

ce métier donne beaucoup de satisfaction, mais demande aussi un dévouement au quotidien, jour et nuit, week-ends et vacances compris

« Un manque de reconnaissance éprouvant » confient Baudoin et Janna Bos (photo en tête d’article). À 62 ans, ce couple uni accueille sous son toit cinq enfants âgés de 8 à 18 ans. Assistante familiale depuis 1996, Janna a « la chance d’avoir toujours été bien épaulée par son mari dans l’exercice de ce métier si particulier, qui donne beaucoup de satisfaction, mais demande aussi un dévouement au quotidien, jour et nuit, week-ends et vacances compris ». Il y a douze ans, Baudoin, ancien surveillant pénitentiaire, a décidé d’embrasser la vocation de son épouse. « Travailler ensemble est un vrai plus, on s’apporte un soutien inestimable. »

Pourtant, les conditions de travail se sont dégradées. Malgré la professionnalisation du métier (obtention d’un diplôme obligatoire, formations…), «nous ne sommes toujours pas considérés comme des travailleurs sociaux à part entière, et notre statut d’agent non titulaire de la fonction publique territoriale contribue à nous maintenir dans cette précarité relationnelle», explique Baudoin. « On exige de nous une disponibilité de plus en plus grande. Et peu de collègues osent se plaindre malgré les responsabilités qu’engage notre métier, de peur de ne plus se voir confier d’enfants. » Lorsqu’ils sont sollicités pour des « relais » (accueil des enfants pendant les congés ou l’hospitalisation d’un[e] collègue), les assistants familiaux sont rarement informés du passif de l’enfant. « Ce manque de communication et de considération conduit parfois à des situations problématiques ans lesquelles des enfants aux profils totalement incompatibles finissent par se retrouver sous un même toit. »

Les risques d'une politique budgétaire

En janvier 2014, après plusieurs alertes adressées au conseil général et restées sans réponse, le syndicat Interco de l’Aube a obtenu au forceps la réalisation d’un audit indépendant. Objectif : « Clarifier l’organisation du service d’aide sociale à l’enfance, les missions et les tâches de chacun et rendre un service public qui permette aux différents personnels de travailler dans des conditions normales », résume Ingrid François. « Du fait de leur isolement, les assistants mettent du temps avant d’exprimer leur mal-être. » Et même syndicalement, le travail est compliqué : « L’employeur refuse de communiquer les coordonnées des adresses des assistants familiaux, ce qui nous empêche de les informer»

À l’origine de ce malaise se trouve un choix politique. En 2008, le conseil général mise tout sur le placement familial. Il ferme le foyer de l’enfance, qui accueille un public nombreux de manière temporaire ou permanente. Puis il lance des campagnes afin de promouvoir le placement familial et recruter de nouvelles familles. Delphine Delanghe, sollicitée pour « vendre le métier » auprès des futurs agents, témoigne des conséquences de cette politique. « Pour des raisons budgétaires, on a placé des enfants atteints de pathologies psychologiques dans des familles qui n’étaient pas suffisamment formées ni préparées pour les accueillir. Certains enfants, qui auraient dû rester en institution, ont été placés, ce qui a nui à la sérénité et à l’équilibre fragile de la famille d’accueil. » Un véritable gâchis. L’audit réclamé par la CFDT devrait bientôt rendre ses conclusions. Ingrid François espère qu’elles permettront au conseil général de sortir du silence dans lequel il se mure. « Il n’y a pas de méchant dans l’histoire, mais à faire passer le budgétaire avant l’humain, le drame arrivera un jour ou l’autre. »

aballe@cfdt.fr

© Photos Thierry Nectoux