Une mauvaise nouvelle pour ceux qui croient à la construction de l'Europe

Publié le 27/04/2011 à 00H00
Sur fond de tensions touchant aux politiques migratoires, Paris et Rome confirment leur volonté de réformer le traité de Schengen. Une décision fâcheuse et incompréhensible pour la CFDT

C’est l’Europe des faux-semblants, le signe d’une spectaculaire résurgence du nationalisme économique. Le sommet franco-italien qui s’est tenu le 26 avril dernier à Rome pourrait entériner un virage à 180 degrés dans le traitement des questions migratoires. De fait, la proposition commune des deux dirigeants constitue une mauvaise nouvelle pour tous ceux qui veulent encore croire à la construction de l’Europe. L’ouverture qui prévalait dans le premier accord de Schengen (juin 1985) a laissé place au repli nationaliste et à la diffusion d’un sentiment de peur collective, sur laquelle surfent sans vergogne les extrêmes.

Une décision fâcheuse et incompréhensible
Après plusieurs semaines de tensions provoquées par l’arrivée d’immigrants tunisiens sur l’île italienne de Lampedusa, Paris et Rome ont donc annoncé leur décision de travailler ensemble afin de réformer l’acquis de Schengen. Une décision incompréhensible selon le secrétaire national Jean-Louis Malys, pour qui « les difficultés rencontrées par la Tunisie dans son actuelle transition vers la démocratie commandent compréhension et solidarité plutôt que défiance et exclusion. On ne peut pas prétendre soutenir le combat des peuples d’Afrique du Nord contre les dictatures et, en même temps, traiter les ressortissants de ces pays comme des envahisseurs hostiles ».

Qu’importe ! Dans une lettre commune adressée aux présidents de la Commission européenne et du Conseil européen, Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi demandent – outre un renforcement de Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne), un élargissement de la « clause de sauvegarde » du traité. Celle-ci permettrait un rétablissement temporaire des contrôles aux frontières. Pour le président français, donc, « il n’y a aucune raison de ne pas évoquer la clause de sauvegarde si un pays est défaillant à garder les frontières des autres ». À une précision près. Certes, un rétablissement des contrôles est admis pour raison d’ordre public ou de sécurité à la libre appréciation des autorités nationales, droit qu’a fait prévaloir le gouvernement français la semaine passée en bloquant les trains en provenance de Vintimille. Mais cette clause doit être proportionnellement appliquée, motivée par une menace réelle touchant un intérêt fondamental du pays et ne peut cibler des individus en fonction de leur nationalité ou de leur point d’entrée dans l’espace Schengen.

« Les autorités françaises doivent cesser d’instrumentaliser les événements survenus dans le monde arabe, alors que leurs conséquences en termes de flux migratoire restent limitées et ne justifient pas une remise en cause de la liberté de circulation en Europe », estime la CFDT, qui appelle à « peser en faveur d’un renforcement de la coopération européenne pour jouer un rôle positif en direction des peuples méditerranéens ». Mais en parlant de « tsunami migratoire », le président du Conseil Silvio Berlusconi renvoie une piètre image de l’Europe, au sein de laquelle la France et l’Italie se comporteraient devant ces réfugiés un peu comme face à un raz de marée. À titre de comparaison, la Tunisie a d’ores et déjà vu affluer près de 400 000 réfugiés libyens, sans pour autant fermer ses frontières. Un nombre sans commune mesure avec les quelque 20 000 Tunisiens qui ont débarqué à Lampedusa – que l’Europe (et ses 500 millions d’habitants) estime aujourd’hui être incapable de « gérer ».

La nécessité d'une aide économique
Si l’immigration clandestine nécessite une vraie politique d’immigration européenne, la meilleure réponse à la situation présente ne serait-elle pas d’apporter une aide économique suffisante pour permettre à ces peuples, et particulièrement au peuple tunisien, de développer leurs économies et de donner les moyens à la jeunesse de croire en l’avenir de son propre pays et de souhaiter y vivre ? La proposition franco-italienne sera examinée en juin prochain, lors du Conseil européen. En attendant, la question des migrants tunisiens n’est pas réglée. En attendant, des migrants continuent de sombrer dans les eaux de la Méditerranée pour tenter de gagner les côtes européennes.

Anne-Sophie Balle

 

Ce que dit la Convention
Garantissant la liberté de circulation des personnes, l’accord de Schengen signé en 1985 sera institutionnalisé à l’échelle européenne dans les années 90. La convention de Schengen (c’est ainsi qu’on l’appelle désormais) annule les contrôles aux frontières intérieures de l’espace éponyme, et stipule que toute personne autorisée à entrer dans un pays signataire est censée être en règle dans les autres. Elle s’applique dans vingt-cinq pays : l’Union européenne – excepté le Royaume-Uni, l’Irlande, Chypre, la Roumanie et la Bulgarie – ainsi qu’en Suisse, Islande et Norvège. Minoritaires dans l’accord de 1985, les articles sur l’immigration et l’asile sont désormais majoritaires, tandis que la convention instaure la notion de douane volante.