Radiographie de l'emploi

Publié le 19/10/2011 à 00H00 (mis à jour le 21/10/2011 à 08H30)
Avec la perspective d'un retour de la récession économique, l'emploi reste l'enjeu et la préoccupation majeure des prochains mois. Entre croissance et chômage, destructions ou créations nettes d'emplois, de quoi parle-t-on et où en est-on ? Pour rendre l'actualité plus lisible, voici un état de la situation de l'emploi et des tendances qui se dessinent.

Vers un effondrement de l'emploi ?
Une hausse inéluctable du chômage?
L'irrémédiable déclin de l'emploi industriel ?
Précarité, le piège des chiffres
"La CFDT défend la revalorisation des minimas sociaux"
Pour mieux comprendre
Un effondrement de l'emploi ?
Une hausse du chômage ?
L'emploi industriel en berne ?
La réalité de la précarité
Révaloriser les minima sociaux
Glossaire




2 questions à Laurent Berger, secrétaire national de la CFDT chargé des questions d'emploi.

Malgré le contexte économique difficile et la persistance d’un chômage de masse, la France continue à créer des emplois. Plus précisément: l’économie crée davantage d’emplois qu’elle n’en perd. Après deux années noires de destructions nettes massives (135000 emplois nets perdus en 2008 et 225000 en 2009), le nombre d’emplois créé est redevenu supérieur aux destructions: 200000 emplois nets en 2010 et 143000 en 2011.

Sur le long terme, la France connaît une hausse globale de l’emploi depuis vingt-cinq ans: le nombre de personnes en emploi a augmenté de 3,1 millions pour atteindre 25,7 millions, selon les chiffres de la Dares1. Mais les signes actuels de ralentissement de la croissance (1,7% en 2011 et 1,2% selon le consensus des économistes) laissent craindre un affaiblissement du rythme de création nette d’emplois. L’Unedic pronostique +69 000 pour 2012. Ces dernières semblent donc bien insuffisantes pour compenser la hausse de la population active.?Il faut savoir que chaque année 130000 à 140000 personnes arrivent sur le marché du travail, sans compter les 40 000 seniors qui, en 2011, vont rester dans l’emploi du fait du relèvement de l’âge de départ en retraite. Ce déficit de création d’emplois alimente donc «mécaniquement» le chômage.

 

(1) L’évolution des métiers en France depuis vingt-cinq ans. Darès Analyses. Septembre 2011.

Quel est le lien entre croissance et emploi ?

Croissance et création d’emploi ne sont pas automatiquement liées. Il peut y avoir une forte croissance sans création d’emplois (comme dans les années 80 avec l’automatisation de l’industrie) ou une faible croissance mais avec création d’emplois. C’était le cas dans les années 2000 où l’accent a été mis sur le partage du travail (les 35 heures) et des aides à l’emploi. Ce qui explique que « l’économie française a créé plus d’emplois depuis les années 2000 qu’elle n’en créait dans les années 90 », explique Emmanuel Mermet, économiste à la CFDT. Qui ajoute: « le risque aujourd’hui est de retrouver une situation de croissance faible sans création d’emplois nette. En effet, les choix de politiques économiques se portent vers le soutien à l’activité économique (innovation/R&D) tout en cherchant à soutenir les revenus et le pouvoir d’achat des ménages (par le biais des heures supplémentaires par exemple), au détriment de politiques de soutien à la création de nouveaux emplois».

  Dossier réalisé par Emmanuelle Pirat

 

Le chômage, déjà très élevé (9,2% de la population active au sens du BIT) est reparti à la hausse depuis le printemps 2011: +100 000 chômeurs depuis janvier 2011. De 3 millions de chômeurs avant la crise de 2008, la France est passée à plus de 4 millions (+ 1 million entre mi-2008 et mi-2009). Et plus encore que le niveau, c’est la structure du chômage qui doit nous inquiéter: la part des chômeurs de longue durée (dont beaucoup sont des seniors) a très fortement augmenté. Sur les quelque 1,6 million de personnes inscrites au chômage depuis plus d’un an (soit 38% du nombre total de chômeurs), 800 000 ont entre un et deux ans de chômage, 35 0000 entre deux et trois ans (cette catégorie a connu la plus forte augmentation, avec un bond de 25,6% en un an) et 36 0000 plus de trois ans. Dans un contexte de récession économique, on voit bien comment ces personnes les plus éloignées de l’emploi sont aussi les plus exposées à le rester. D’où la nécessité des mesures préconisées par la CFDT, comme la relance de contrats aidés, mais en réservant ceux-ci aux publics qui en ont réellement besoin (et non en détournant les contrats aidés pour alléger les chiffres du chômage, en les proposant aux personnes le plus facilement « employables »), avec un réel effort en matière d’accompagnement et d’insertion. Une éclaircie cependant sur le front du chômage des jeunes, qui avait augmenté de 30% pendant la crise, et qui se stabilise et même diminue légèrement depuis un an.

Si la situation économique devait encore s’aggraver, la CFDT plaide pour que les entreprises adoptent à nouveau le comportement de « rétention » (« labour hoarding ») utilisé pendant la crise de 2008, sous la pression des organisations syndicales. La CFDT avait en effet été moteur pour que les entreprises gardent leurs salariés en dépit de mauvaises perspectives de production avec des mesures de chômage partiel, complétées d’actions de formation (via le FISO entre autres), au lieu de les licencier. Certes les intérimaires et les CDD avaient servi de «variable d’ajustement», mais au moins « la baisse du niveau global de l’emploi avait été beaucoup moins brutale que lors de crises précédentes, comme en 1990-1992 où les entreprises avaient licencié massivement », indique Jean-Louis Dayan, professeur d’économie associé à l’Université de Paris 1.

Des statistiques discutables

Les chiffres du chômage sont pleins de subtilités… Sur les 4,148 millions d’inscrits à Pôle Emploi et en recherche d’emploi, «seuls» 2,6 millions sont sans emploi (catégorie A). Parmi les inscrits, on compte aussi près d’1,4 million de personnes qui exercent une activité réduite –contrats courts et temps partiels de moins de 78heures par mois (catégories B) ou plus de 78 heures (catégorie C). Selon les besoins de sa communication, le ministère du Travail peut mettre en lumière telle ou telle catégorie (généralement, les catégories A). Ainsi, pour «améliorer» les chiffres du chômage et faire croire à une baisse réelle du nombre de chômeurs, le gouvernement peut être tenté de faire « basculer » certains chômeurs de catégorie A en catégories B ou C. C’est sans doute le sens de l’annonce du gouvernement des contrats aidés de 7 heures par semaine. Ainsi, quelque 20000 chômeurs de catégorie A pourraient «disparaître» des statistiques officielles. Une aubaine à l’approche de la présidentielle…

 

 

La « désindustrialisation » et la « tertiarisation », les deux principales mutations qui ont affecté la structure de l’emploi en France depuis les années 70, se poursuivent. L’emploi industriel ne représente plus que 13% de l’emploi total, tandis que l’emploi dans les services atteint plus de 76% –soit 19,5 millions de personnes–. Quelques nuances toutefois. Si le tertiaire a indéniablement le plus contribué à la création d’emplois sur ces dernières décennies, une part de l’emploi qui était précédemment comptabilisée dans l’industrie a «migré» du fait de l’externalisation d’un nombre important de tâches des entreprises industrielles (services comptables, informatiques, logistiques, nettoyage etc.), et se retrouve désormais comptabilisée dans la catégorie «tertiaire». Idem pour les intérimaires de l’industrie –qui sont salariés des entreprises d’intérim– et, à ce titre, comptabilisés dans les services. D’où une forme « d’illusion d’optique » sur l’ampleur de la destruction de l’emploi industriel. « L’industrie reste toujours le moteur d’une partie de l’activité et de l’emploi, même si ses salariés sont “classés” dans le secteur tertiaire », précise Jean-Louis Dayan. Qui note également que «depuis 2010, la baisse de l’emploi industriel marque une pause». Le retour des politiques industrielles (création des pôles de compétitivité en 2005 ou les Etats généraux de l’industrie début 2010) devrait permettre de poursuivre cette tendance, tout en répondant aux enjeux de mutations et de nouvelles spécialisations industrielles indispensables.

 

Le marché du travail est-il réellement devenu précaire? A regarder les chiffres en stock, on pourrait en douter. On y découvre que le nombre d’intérimaires représente 2% à 3% de l’emploi total (soit entre 500 000 et 800 000 emplois équivalents en année pleine), les CDD 8%, les apprentis et les stagiaires 4%. Soit 15% de l’emploi sous forme précaire. Même si cette part a doublé en trente ans, le CDI (soit 85% de l’emploi salarié) reste donc bien la norme.

Alors pourquoi ces annonces alarmistes sur « la fin du CDI »? Pour comprendre, et pour mesurer à quel point le marché du travail est devenu mobile et précaire, il faut regarder les chiffres en flux. Là, on voit que sur les 19 millions d’embauches réalisées en 2010 (hors intérim), environ 20% le sont en CDI, contre 80% en CDD, et dont l’écrasante majorité en contrats de moins d’un mois (soit 12 millions de personnes, dont 7 millions recrutés sur des contrats de moins d’une semaine!). Le CDD est donc bien la norme pour s’insérer sur le marché du travail. « Pour certains, ce sera une forme de “marchepied”, pour intégrer ensuite un emploi stable, d’autres vont au contraire rester dans cette “zone grise”, avec des allers-retours incessants entre chômage et emploi et un maintien dans la précarité. La sécurisation des parcours professionnels est d’autant plus nécessaire pour ces publics », souligne Patricia Ferrand, responsable du dossier chômage à la CFDT. Pour autant, comme le précise Jean-Louis Dayan, « il faut en finir avec cette image idéalisée qu’avant, pendant les Trente glorieuses, tout le monde était en CDI, stable. Beaucoup étaient aussi en contrats courts ou précaires, c’était même la norme dans certains secteurs, mais le contexte économique de croissance donnait un sentiment de sécurité. On retrouvait du travail sans problème. C’est surtout cela qui a changé ».

Les contrats aidés

Les contrats aidés pour «amortir» la crise et limiter le chômage? C’est ainsi qu’ils sont principalement utilisés. Pour preuve : le nombre d’emplois aidés était de 358000 en 2008, 520000 en 2009 et 2010.

On devrait également atteindre 520 000 pour 2011. Pour ce type de contrat (CUI, Contrat unique d’insertion), qui comporte un volet d’accompagnement social et professionnel, l’employeur bénéficie d’une aide financière de 80%. La perspective d’une reprise du chômage nécessite de poser clairement le cadre d’utilisation de ces contrats. La CFDT demande l’arrêt du «stop and go» dans l’attribution de ces contrats (CUI qui sont souvent renouvelés de manière aléatoire, en fonction des décisions politiques, sans aucune cohérence). La CFDT réaffirme aussi la nécessité de «recentrer» leur utilisation, c’est-à-dire qu’ils soient réservés aux bénéficiaires du RSA et aux publics les plus éloignés de l’emploi, dans une perspective d’insertion durable dans l’emploi. Pas autrement.

 

 

On a cru l’an dernier à une timide reprise de la croissance et à une amélioration de la situation de l’emploi. L’embellie a-t-elle déjà fait long feu ?

La CFDT n’a jamais dit que la crise était finie ou dépassée. Au contraire, nous n’avons cessé d’alerter sur le fait qu’avec un tel niveau de chômage, en dépit d’une très légère reprise économique, nous n’étions certainement pas sortis des ennuis. La hausse du chômage de longue durée nous montre bien que la timide reprise n’a pas produit un «mieux social». Cette reprise s’est d’ailleurs opérée en recourant aux heures supplémentaires défiscalisées, ainsi que sur des formes très dégradées d’emploi, sur des contrats très précaires et des CDD détournés de leur objectif. Nous n’avons pas encore replongé dans une période de plans sociaux, mais nous entrons dans une période de difficultés économiques durables. D’où l’importance d’un plan de soutien à l’emploi et de réactiver les mesures «d’amortissement» mises en place en 2009, tel que le chômage partiel et des dispositifs pour former plutôt que licencier.

La crise de la dette publique risque de compliquer la situation et réduire encore les marges de manœuvre financières du gouvernement… Que propose la CFDT ?

Certes, les finances publiques sont au rouge, mais il y a moyen de se donner quelques marges de manœuvre en faisant des choix. Par exemple en mettant fin au système de défiscalisation des heures supplémentaires. Il est aberrant que dans un pays où trop de gens ne travaillent pas, on incite ceux qui ont un emploi à travailler plus, en faisant supporter à la solidarité nationale le coût de ces abattements destinés aux entreprises. De plus, cela permettrait de débloquer 2 milliards d’euros. Ce n’est peut-être pas la panacée, mais cela pourrait permettre, entre autres, d’abonder les différents dispositifs négociés au printemps par les partenaires sociaux pour l’emploi des jeunes par exemple, et qui doit être une priorité. Deuxième mesure: il est indispensable de conditionner les aides aux entreprises, par exemple en ne leur accordant des allégements de charges qu’en proportion d’engagements de leur part à limiter les contrats courts ou à investir dans la formation.

Ces allégements représentent 22 milliards! Il s’agit d’optimiser cette dépense pour aider la création d’emplois durables. Nous devons aussi concentrer nos efforts sur les populations les plus fragiles. A ce titre, la CFDT défend la revalorisation des minima sociaux, la construction d’une réelle politique d’insertion avec les contrats aidés et l’accompagnement renforcé des demandeurs d’emploi les plus en difficulté. Parce que derrière les chiffres et les statistiques, il y a des familles qui vivent des situations extrêmement difficiles et pour lesquelles la crise sociale, bien ancrée, signifie un quotidien fait de précarité et de galères.
 
Propos recueillis par E .P.

 

 

  • Population active : est composée de la population en emploi (25,6 millions de personnes) et des demandeurs d’emplois (2,6 millions). Les demandeurs d’emploi ne sont donc pas «inactifs».
  • Inactifs : population de plus de 15 ans, qui n’est pas en emploi : jeunes scolarisés, femmes au foyer, etc. (11 millions de personnes).
  • Niveau de l’emploi  : solde entre les créations d’emplois et les destructions d’emplois.
  • Taux d’activité : population active (28 millions de personnes) rapportée à la population en âge de travailler (15-64 ans), qui représente environ 40 millions de personnes. Ce taux d’activité est aujourd’hui de 70,4%.
  • Taux d’emploi : population en emploi rapportée à la population en âge de travailler. Il est de 64% soit bien inférieur à la moyenne européenne (70%).
  • Sous emploi : personnes en temps partiel subi ou chômage partiel qui souhaiteraient travailler davantage (1,4 million de personnes).
  • Les différentes définitions du chômage : les chiffres du chômage « au sens du BIT » et ceux de Pôle emploi (qui comptabilise le nombre d’inscrits à l’agence et ne donne jamais de « taux ») sont différents. Ils ne mesurent pas le chômage de la même manière. Pôle Emploi indique 4,148 millions pour la métropole tandis que le taux de chômage «au sens du BIT» fait état de 2,6 millions de chômeurs.