Free seating : ou l’espace de travail économisé à l’extrême

Publié le 10/06/2015 à 17H45
Au siège parisien d’Accenture, plus aucun salarié n’a de bureau attitré. La politique d’optimisation de l’espace est totale. Bienvenue dans l’ère du desk sharing (bureau partagé), dont le célèbre cabinet de consultants est un pionnier en France. 

Pas la moindre photo ni le moindre objet de déco personnel. Rien. Au siège d’Accenture, dans le 13arrondissement de Paris, les 3 200 salariés, consultants comme sédentaires (services RH, marketing, juridique…), ont été priés de passer au free seating. Autrement dit, plus personne n’a de bureau attitré. Pas même le directeur général. Chacun installe son portable le matin sur les grandes tablées appelées « Bench», en fonction des places disponibles. Seuls les espaces collectifs (comme les salles de réunion) sont soumis à réservation. Sinon, c’est le principe du «  premier arrivé, premier servi  », explique Agnès Nodenot, responsable du space management. Et en quittant son siège, on est prié de laisser place nette pour le suivant. Pas question de marquer un éventuel territoire par une tasse à café ou un dossier, selon les règles en vigueur du clean desk policy. Sur de grands plateaux, tous identiques, seule une signalétique très discrète permet de localiser son service, baptisé «Village» dans le langage maison. Pour l’aspect chaleureux des locaux, on repassera.

seulement 750 postes de travail créés
pour plus de 3000 collaborateurs

Mais là n’était visiblement pas la préoccupation de la direction, avant tout soucieuse de rationaliser les espaces de travail, utilisés par une population de consultants (85 % des effectifs), la plupart du temps installés chez les clients. Pour Accenture, la politique de free seating ou desk sharing a permis une optimisation maximale : seulement 750 postes de travail créés pour plus de 3000 collaborateurs, faisant ainsi tomber le coût d’un poste de travail par salarié de manière considérable. Ceci combiné à la mise en place du télétravail pour l’ensemble des collaborateurs, Accenture a nettement réduit sa surface de bureaux occupés, et ne loue plus que quatre étages au lieu de cinq précédemment. La rationalisation a été poussée jusqu’à créer le Just in time. Autrement dit l’occupation des espaces pour un temps limité : deux ou trois heures pour les team rooms (petites salles de réunion), deux heures pour les touch bar, ces chaises hautes qui permettent aux collaborateurs de varier les positions de travail, etc. L’objectif étant d’éviter que certains ne s’approprient les espaces trop longtemps. « Nous sommes vigilants au respect des règles. Y compris vis-à-vis de certains directeurs qui n’hésitent pas à réserver des salles pour en faire leur bureau personnel à la journée », souligne Agnès Nodenot. Les espaces privatifs étant rares, ils suscitent les convoitises !

Quels bénéfices pour les salariés ?

Si, pour l’entreprise, les avantages sont évidents, qu’en est-il pour les salariés ? Comment ont-ils vécu cette « dépersonnalisation » de leur espace de travail ? Au-delà des discours managériaux, l’attachement des Français à leur bureau reste très fort, car associé au statut et signe d’une place dans la hiérarchie. Aussi, lors de sa mise en place, en 1996, le free desk n’est pas allé sans résistances ni fort sentiment de déstabilisation. Surtout pour les personnels sédentaires « pour lesquels ces organisations ne sont pas adaptées. Par exemple ceux des ressources humaines, qui ont besoin de confidentialité pour les entretiens, la gestion des paies, etc. Le problème n’est pas tant le desk sharing ni même l’open space en soi, mais plus le fait qu’un même schéma ait été plaqué un sur tous les salariés, sans tenir compte des spécificités de leur travail», explique Jérôme Chemin, délégué syndical CFDT chez Accenture. Au fil des années, pourtant, le desk sharing s’est imposé, même s’il reste vécu de manière contrastée. Les jeunes générations s’en accommoderaient davantage. Certains y voient une opportunité de « changer de voisin, de rencontrer d’autres personnes, comme Agnès Nodenot. Mais on observe que les gens reprennent toujours la même place ».

La rationalisation a ses limites. Notamment du fait de l’activité des consultants, « qui est aléatoire et pas linéaire », rappelle Jérôme Chemin. « Certains lundis ou vendredis, au retour de mission, les Bench sont complets et on voit des gens bosser jusque dans les escaliers ». Le free seating, ou la liberté de travailler sur la moquette ?

epirat@cfdt.fr