"La diversité, un enjeu de cohésion sociale et de justice"

Publié le 25/06/2009 à 00H00
Dans un entretien publié dans le numéro 355 de CFDT Magazine, Anousheh Karvar, secrétaire nationale en charge des questions de diversité, revient sur la polémique autour des "statistiques ethniques".

Les « statistiques ethniques » font l’objet d’un débat et même d’une polémique. Comment se situe la CFDT sur ce sujet ?

La CFDT se préoccupe depuis longtemps des discriminations à l’embauche. En 1997, avec le sociologue Philippe Bataille, nous avions travaillé sur cette question, à partir d’analyses et d’expériences de terrain et non de façon théorique comme on le fait trop souvent en France. La lutte contre les discriminations est devenue, notamment après les émeutes de 2005 dans les banlieues, un sujet incontournable de société. Pour être pleinement efficace, il faut disposer d’outils de connaissance, de formation et d’action sur ces problèmes. Ces derniers temps, les tentatives d’actions ciblées pour corriger les inégalités liées aux origines se sont heurtées à des positions antagonistes autour des statistiques dites « ethniques » comme outil de mesure et de correction des écarts. D’un côté, les partisans d’un travail de collecte de données anonymes et volontaires dans un cadre scientifique et bordé ; de l’autre, des opposants qui invoquent des dérives possibles, voire probables, en se référant, pour les plus virulents aux précédents sous le régime de Vichy.

Le problème est-il plus facile à résoudre ailleurs ?

Sans aucun doute, la culture anglo-saxonne – plus pragmatique et moins idéologique – se fonde directement sur une obligation de résultats. C’est le ratio de présence des minorités visibles rapporté aux données du recensement national qui permet de juger de l’efficacité des politiques publiques menées en faveur de l’égalité des chances dans l’éducation, la politique ou l’entreprise. Cette démarche semble improbable en France où la législation et notre héritage commun nous rendent particulièrement sensibles à l’égalité de principe qui l’emporte trop souvent sur l’égalité dans les faits.

Malgré tout, avons-nous des outils pour avancer dans le cadre de l’entreprise ?

Il existe l’accord national interprofessionnel relatif à la diversité au travail. Cet accord signé par la quasi-totalité des organisations syndicales et patronales fin 2006 vise à garantir l’égalité de traitement à l’embauche, dans les mutations, dans la rémunération ou la formation et le déroulement de carrière « sans distinction d’origine vraie ou supposée ou d’appartenance ou de non-appartenance vraie ou supposée à une ethnie, une nation, une race et sans distinction selon le patronyme physique ou le lieu de résidence ». Je pense que cela couvre l’essentiel des situations de discrimination liées aux origines.

Que faudrait-il faire ?

On pourrait s’inspirer des rapports élaborés sur le champ de l’égalité professionnelle hommes-femmes. Le « rapport annuel de situation comparée hommes-femmes dans l’entreprise » est un outil applicable depuis le 1er janvier 2009. Il peut permettre de résorber les inégalités salariales et améliorer les évolutions de carrière. Il contient une batterie d’indicateurs, anonymes, qui peuvent être mis à profit pour avancer sur ces questions et pourquoi pas servir de modèle sur la problématique de la diversité. On peut dépasser les contraintes de nos cultures, anglo-saxonne ou latine, en conjuguant ce qui est utile pour la connaissance et ce qui est valide ou efficace pour l’action. Les deux aspects sont indissociablement liés. Pour produire des effets mesurables, les actions en faveur de la diversité auraient tout à gagner à définir des obligations évaluées et négociées, assorties de sanctions en cas de non-application.

La Commission pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations (COMEDD), à laquelle je participe, proposera d’ici début juillet des pistes concrètes et adaptées aux statistiques publiques, aux entreprises et à l’administration. Ce sera une étape importante pour avancer sur un sujet auquel tient beaucoup la CFDT. La lutte contre les discriminations et pour la promotion de la diversité est certes un enjeu de cohésion sociale, mais aussi de justice sur les lieux de travail. Les deux sont intimement liés.