"La crise n'est pas une parenthèse dans l'histoire économique et sociale"

Publié le 30/06/2009 à 15H46
Dans un long entretien publié dans le numéro 3224 de Syndicalisme Hebdo, François Chérèque fait le point sur la crise, sur les négociations en cours et sur la rentrée sociale, qui s'annonce difficile.<p> Morceaux choisis</p>

Des négociations s’ouvrent avec le patronat. Quelles sont les priorités pour la CFDT ?

S’agissant des négociations directement liées à la crise, nous voulons rendre le chômage partiel accessible au plus grand nombre, en particulier dans sa nouvelle formule à 75 % du salaire brut et en garder la maîtrise syndicale. Ce qui veut dire que cela passe par des accords d’entreprise ou de branche. Nous devons ensuite faire en sorte que les formations dont vont bénéficier les salariés pendant leur période d’inactivité puissent être valorisées et qualifiantes, afin qu’elles soient utiles à leur carrière. Autre priorité de cette négociation, s’attaquer au problème de ceux qui souffrent le plus de cette crise, à savoir les jeunes et les seniors. Nous devons donc construire des dispositifs n’excluant pas de façon massive les salariés seniors des entreprises tout en permettant un accueil des jeunes.

Au-delà, nous voulons engager des débats de fond sur la gouvernance des entreprises, terme barbare pour signifier que nous voulons obtenir de nouveaux lieux de dialogue. Il ne s’agirait plus de négocier seulement les conséquences des décisions qui sont prises par les conseils d’administration des entreprises ou leurs dirigeants, mais d’aborder en amont des sujets tels que le partage des richesses produites, les orientations stratégiques de l’entreprise, l’utilisation des contrats de travail, en particulier ceux proposés aujourd’hui aux jeunes (intérim et CDD). Mais aussi, les rapports entre les groupes et leurs sous-traitants. Nous, CFDT, nous voulons intervenir à ce niveau-là et non pas seulement quand le conseil d’administration a décidé de la part consacrée aux salaires, et éventuellement d’un plan social.

Sur quels thèmes mettras-tu l’accent lors du sommet social à l’Élysée le 1er juillet ?

Je dirai d’abord au président de la République que la crise ne doit pas être vue comme une parenthèse dans l’histoire économique et sociale de notre pays. Elle doit être l’occasion de changer profondément nos dispositifs d’accompagnement des salariés dans les périodes difficiles, notre système de production en y intégrant les dimensions du développement durable, la protection de la planète et les régulations économiques et sociales. Ensuite, que nous n’acceptons pas que cette crise, d’abord financière, puis économique, puis sociale, soit considérée comme terminée à partir du moment où la crise financière recule. Il faut donner des réponses aux besoins des salariés aujourd’hui tout en se préoccupant de préparer l’avenir.

Concrètement, la démarche de la CFDT de créer un fonds d’investissement social poursuit ce but : accompagner les personnes les plus en difficulté mais aussi utiliser la période pour élever les niveaux de qualification en fonction d’une vision d’avenir du type de production et du type d’évolution de l’économie. Il faut donc intégrer dès aujourd’hui dans le débat public une vision de l’industrie et de l’économie respectueuse du développement durable.

Et en matière de justice sociale que vas-tu lui dire ?

Je m’appuierai sur son discours de Versailles, dans lequel il a parlé de justice sociale et je pointerai ce que je considère comme trois injustices, que je ne manque pas de rappeler à chaque rencontre avec le gouvernement.

Première injustice, le bouclier fiscal et les exonérations sur les transmissions de patrimoines les plus élevés. Le président de la République ne peut pas dire qu’il va à la chasse aux niches sociales sans supprimer la plus injuste, le bouclier fiscal, qui ampute le financement de la protection sociale en allégeant les revenus les plus élevés de la CSG et de la CRDS.

Deuxième injustice : l’annonce d’une nouvelle maîtrise des dépenses de santé alors que dans la loi HPST (Hôpital, patients, santé et territoires), le gouvernement est passé à côté de l’objectif en cédant aux lobbies. La question de l’installation des médecins libéraux afin de réduire les disparités sur le territoire n’est pas traitée. Cela aurait pourtant permis de soulager l’hôpital public, qui est en train de pallier le manque de médecins libéraux dans certains endroits. C’est un facteur de dépenses auquel s’ajoute le refus de réguler les dépassements d’honoraires : c’est un frein à l’accès aux soins pour les usagers et une atteinte au pouvoir d’achat.

Troisième injustice : le président ne peut pas dire qu’il veut en finir avec les rationnements aveugles et qu’il est contre la rigueur et en même temps poursuivre une réforme des politiques publiques dont l’outil principal, si ce n’est l’unique, consiste à ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux.

Justement, à propos des politiques publiques et de la RGPP, quelle réforme la CFDT veut-elle ?

La CFDT ne conteste pas par principe une réforme des politiques publiques, il faut qu’elles s’adaptent aux besoins de la population. Cela a toujours été notre approche. Mais ce que l’on conteste aujourd’hui, c’est l’absence de définition d’objectifs en terme d’amélioration du service rendu et, par-dessus tout, le fait que le gouvernement fait primer la suppression d’emplois sur le contenu de la réforme. Aujourd’hui, on n’assiste pas à une réforme des politiques adaptée aux besoins de la population, mais bel et bien à un exercice budgétaire.

Dans ce cadre, la CFDT demande un moratoire des suppressions de postes dans la fonction publique et que l’on reprenne le sujet à la base, c’est-à-dire en se posant la question de quel service on veut apporter ou améliorer. Sans oublier, en terme de cohésion sociale, le nécessaire renforcement des moyens de Pôle Emploi qui, du fait de la fusion ANPE-Assedic, provoque une désorganisation préjudiciable aux chômeurs, qui ne disposent pas du service dont ils devraient pouvoir bénéficier, et au personnel de Pôle Emploi, qui subit parfois les réactions de mécontentement des usagers.

L’emploi des jeunes va être une des problématiques les plus importantes à la rentrée. Peux-tu rappeler les propositions de la CFDT en la matière ?

Dans le cadre de la commission Hirsch, nous avons proposé de mettre en place un dispositif Jeune actif pour chaque jeune qui arrive sur le marché du travail et un accompagnement individuel dans leur insertion professionnelle. En échange de l’engagement du jeune d’entrer dans ce dispositif, il se verrait attribuer un revenu Jeune actif.

Mais nous souhaitons maintenant que l’on aborde sur le fond le problème de la précarité des jeunes. Et je renvoie cette question à la négociation avec le patronat. En un an, il y a eu 350 000 suppressions d’emplois précaires (intérim, CDD). En grande majorité, cela concerne les jeunes. Cela n’a jamais fait la une des journaux. La France est le deuxième pays d’Europe à avoir recours à l’intérim derrière la Grande-Bretagne, et le troisième de l’OCDE derrière le Japon et la Grande-Bretagne. Alors que le patronat nous dit que notre droit du travail est trop rigide ou qu’il n’y a pas assez de flexibilité dans l’organisation des entreprises en France, certains découvrent, ou font mine de découvrir, que notre système, par la précarité, est l’un des plus flexibles au monde au détriment des jeunes. Un système qui, par ailleurs, à certains endroits protège des salariés en situation stable. Il faut absolument proposer des parcours professionnels plus positifs aux jeunes.

Le débat sur la protection sociale va s’accentuer, à commencer par la question des retraites que le gouvernement veut remettre en avant ?

Au sujet des retraites, le calendrier du gouvernement n’est pas le nôtre ! Il est en contradiction avec la proposition écrite de l’ancien ministre du Travail, Xavier Bertrand. Il prévoyait d’abord, en 2009, de résoudre la question de la pénibilité (reprise dans l’agenda social du président de la République, proposé le 18 février). Venaient ensuite l’évaluation du système en 2010 et la réflexion sur une éventuelle évolution vers un système par points plus respectueux des carrières professionnelles. Enfin, les débats de 2010 préparaient l’échéance de 2012. Maintenant, le président de la République propose de tout concentrer en 2010 en faisant fi de l’étape de la pénibilité et de celle de l’évaluation du système. Cette démarche ne peut pas nous convenir.

Je persiste à dire que l’on ne pourra pas aborder de façon sereine une nouvelle étape de la réforme des retraites tant que l’on n’aura pas réglé, d’une part, le problème de la pénibilité, c’est-à-dire la question de justice sociale pour les salariés qui ont une espérance de vie plus courte du fait de leur activité professionnelle et, d’autre part, tant que l’on ne sera pas au clair avec l’emploi des seniors alors qu’en ce moment dans les entreprises on les fait partir par dizaines de milliers.

La CFDT est, pour sa part, en train d’ouvrir une réflexion interne sur une évolution des retraites dont nous allons débattre dans le cadre de la préparation de notre congrès de juin 2010.

 
 

 

Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans le numéro 3224 de Syndicalisme Hebdo daté du 2 juillet 2009

 reportage photos : Thierry Nectoux, Chambre noire