A la Fromagerie de l’Ermitage, un pacte qui favorise l’emploi… et l’adhésion

Publié le 11/07/2018

Près d’un salarié de la coopérative sur deux est adhérent à la CFDT. Ce taux de syndicalisation est le fruit des nombreux résultats obtenus au fil des négociations. Et de la ténacité d’une équipe en plein renouvellement.

Au cœur des pâturages de la plaine des Vosges se produit un étonnant fourmillement syndical. La Fromagerie de l’Ermitage, implantée à Bulgnéville, commune de 1 500 habitants, abrite un véritable bataillon d’adhérents CFDT. Plus de 40 % du personnel de la coopérative laitière fondée en 1931 s’acquitte d’une cotisation syndicale tous les mois. Soit 252 adhérents sur près de 600 salariés. Un taux qui grimpe à 48 % parmi les ouvriers. « Nous avons la chance de faire partie d’une entreprise qui se développe depuis une vingtaine d’années, explique le délégué syndical Christian Thévet. Lors de la négociation sur les 35 heures, au début des années 2000, nous avons conclu un deal avec la direction. OK pour signer l’accord qui tient compte de la saisonnalité de notre activité [la fromagerie produit du brie, de l’emmental ou encore des fromages à tartiflette consommée de début septembre à février ou mars] mais à condition de tout mettre en œuvre pour créer de l’emploi durable dès que le taux de précarité dépasse 10 % de l’ensemble des effectifs. »

Le défi du renouvellement de l’équipe CFDT

     

Un dialogue constructif
L’équipe CFDT privilégie le dialogue pour avoir des accords profitant à l’ensemble du personnel. Elle a obtenu des vagues de titularisations régulières, une prime de prélèvement pour les chauffeurs ramasseurs, le paiement des heures de nuit à hauteur de 45 % du taux horaire du poste, l’amélioration des conditions de travail… Beaucoup reste à faire, entre autres en matière de troubles musculo-squelettiques.

L’ouverture sur l’extérieur
La CFDT de l’Ermitage est partie prenante de la nouvelle Upra (Union professionnelle régionale de l’agroalimentaire) du Grand Est, dont le champ d’intervention s’étend de Strasbourg à Nogent-sur-Seine. Localement, la CFDT de l’Ermitage n’hésite pas non plus à prêter main-forte à l’interprofessionnel pour aller à la rencontre des saisonniers ou des personnels des très petites entreprises grâce notamment aux connaissances déployées par Norbert et Christian dans le cadre de leurs fonctions de conseiller du salarié et de conseiller prud’hommes.

Le souci du développement de l’entreprise
La CFDT de l’Ermitage a toujours poussé la direction dans sa volonté de moderniser son site de production. Dernier investissement en date, une tour de séchage de lactosérum construite en 2017 pour 22 millions d’euros. « Auparavant, d’autres groupes traitaient et valorisaient le sérum qui sortait de notre usine, explique Christian. Un investissement comme celui-ci est gage de pérennité du site et des emplois. »

     

Un pacte tacite concluant. Le taux d’intérimaires et de CDD, qui culminait au-delà des 20 % dans les années 1990, a fondu comme la neige sur les cimes des massifs vosgiens en plein été. Aujourd’hui, il plafonne à 12 % grâce à des embauches régulières : 22 nouveaux contrats à durée indéterminée ont intégré l’entreprise en 2016, 28 en 2015, 32 en 2013… « Ces contrats ne tombent pas du ciel, il faut toujours rappeler aux patrons leur engagement, relève Christian. Quand il y a une vague d’intégrations, comme ce fut le cas ces dernières années, c’est qu’on les inscrit dans les négociations annuelles obligatoires menées avec la direction. » Longtemps, les salariés ont eu conscience du poids de la CFDT dans ces décisions. Résultat, près de la moitié de chaque « promotion » de nouveaux recrutés venait gonfler les rangs d’un collectif organisé en syndicat d’entreprise et non en section – « une particularité héritée des années 1970 », explique le délégué syndical recruté en 1980 au service maintenance de la coopérative. « Aujourd’hui, c’est un peu moins vrai. On ne fait plus que 20 % d’adhésions parmi les nouveaux salariés », constate-t-il. « Il faudrait peut-être qu’il n’y ait plus de recrutements pendant trois ou quatre ans pour que tout le monde se rende compte que ça n’a rien d’automatique, que si ça se passe comme ça, c’est bien parce que nous, les élus représentants du personnel, nous poussons derrière », regrette Nadine Henry, la secrétaire du CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail).

Pas question pour autant de relâcher la pression au prétexte de provoquer un électrochoc parmi le personnel. Au contraire. Depuis près d’un an, l’équipe CFDT prépare une nouvelle phase de son histoire. Les élections professionnelles se profilent dans un contexte de renouvellement générationnel. À la fin mars 2018, Christian Thévet, 59 ans, bouclera son ultime mandat, trente et un ans après le premier. « Je me serais bien passé des ordonnances pour passer la main en toute sérénité, confie-t-il. Nous avons hésité à demander le report des élections pour bien intégrer les nouvelles règles. » Mais la machine était déjà lancée, avec le nouveau conseil social et économique (CSE) en perspective.

L’opération renouvellement est sur les rails dans une équipe qui a de la pratique : des permanences sont organisées cinq jours sur cinq et deux réunions d’adhérents par an, un conseil syndical se réunit une fois par mois… Ces derniers temps, des militants sont montés en puissance, prenant de plus en plus de responsabilités et multipliant les formations. Parmi eux, Valérie Gries, 43 ans, opératrice emballage, et Delphine Allié, 36 ans, du service expédition, élues en 2014. Mais aussi Norbert Morel, 38 ans, chauffeur ramasseur, élu en 2006 et pressenti pour reprendre le flambeau de délégué syndical. « Ce n’est pas toujours facile de se retrouver en dehors des heures de délégation, souligne-t-il. Nous sommes sur des postes en deux-huit ou trois-huit. Notre force, c’est que nous sommes répartis dans tous les services ; ça facilite la remontée d’informations. Nous n’attendons pas forcément la réunion des délégués du personnel [DP] pour agir auprès du responsable direct, voire du directeur du site, et régler les problèmes. Quand la question arrive en réunion de DP, c’est qu’il y a un vrai blocage ! »

Formation tous azimuts des nouveaux militants

Formation de délégué syndical ou encore sur les classifications dispensées par la Fédération générale de l’Agroalimentaire pour Norbert, sur la prise de notes, la prise en main de Gasel (la base de gestion des adhérents CFDT) ou les comptes du comité d’entreprise pour Delphine et Valérie mais aussi Nadine, la future doyenne de l’équipe : les candidats CFDT fourbissent leurs armes malgré le peu de concurrence syndicale. « La CGT a essayé de s’implanter en 2003 en commençant par s’introduire parmi les chauffeurs suite à l’accord sur les 35 heures, se souvient Norbert. Ils ont obtenu deux postes aux élections de 2004 et nous sont rentrés dedans méchamment. Sur le coup, ça a entravé notre travail, notamment au moment des NAO. Mais on faisait le poids ! » « On a remis l’église au milieu du village », s’amuse Christian. Les promesses formulées par les nouveaux venus auprès des salariés n’ont jamais été tenues. Résultat : aux élections de 2008, la CGT n’avait plus aucun élu. « Elle avait un gros point faible, souligne Norbert. Parmi les militants, certains n’étaient vraiment pas de bons professionnels. Pour être un bon représentant du personnel, il faut d’abord être exemplaire dans son métier et ne pas être pris en défaut. »

L’objectif de l’équipe CFDT, d’ici au premier trimestre de l’année 2018, c’est de faire connaître ses nouveaux visages. « Le personnel se transforme, constate Valérie. Il va falloir que l’on passe plus souvent dans les services. » Pour se montrer, mais également faire état des acquis obtenus par les élus du personnel au cours du dernier mandat. Un exemple ? Pendant plusieurs années, les salariés qui procédaient au nettoyage de la salle de fabrication des pâtes molles la nuit travaillaient dans un épais brouillard provoqué par les produits de nettoyage. « Quand nous en avons eu connaissance, nous sommes intervenus pour demander que soient établis des bilans pulmonaires sur des travailleurs volontaires. Ils ont apprécié que le syndicat s’intéresse à eux. » Et cette intervention a permis de dissiper la purée de pois dans laquelle ils évoluaient.

Priorité donnée aux conditions de travail

Idem en ce qui concerne la lutte contre le bruit sur les lignes de production : l’an dernier, la CFDT a réussi à imposer la distribution de bouchons antibruit moulés sur mesure. Ou le port de charges : au service emballage, elle a obtenu la mise en place de dépileurs de grilles. « Nous avons beaucoup de maladies professionnelles, de TMS [troubles musculo-squelettiques] liés aux gestes répétitifs, souligne Nadine. Il reste beaucoup à faire dans l’ergonomie des postes. » Il s’agit là d’un des dossiers prioritaires du syndicat. Un combat qu’il entend mener avec les autres syndicats agro de la région. Le 17 octobre dernier, la CFDT de l’Ermitage a apporté sa pierre à la construction de l’Upra (Union professionnelle régionale de l’agroalimentaire) du Grand Est, dont le champ d’intervention s’étend de Strasbourg à Nogent-sur-Seine. « Dès qu’on peut mettre à profit notre expérience, on le fait, insiste Christian. Quand Laurent Berger dit qu’il faut faire confiance au dialogue social dans l’entreprise pour améliorer les conditions d’exercice des travailleurs, il a parfaitement raison. Mais pour dialoguer, il faut être deux. Nous avons la chance d’avoir une direction qui l’a compris ! »

dprimault@cfdt.fr 

     

Repères

• La Fromagerie de l’Ermitage est une coopérative créée en 1931 à Bulgnéville et détenue par plus de 1 000 producteurs de lait. Le groupe compte près de 1 000 salariés, répartis sur onze sites dans les Vosges, le Jura et le Doubs, et produit plus de 55 000 tonnes de fromages par an. Le site de Bulgnéville emploie près de 600 salariés.

• La CFDT est l’unique organisation syndicale dans l’entreprise. Le taux de participation aux élections de 2014 s’est malgré tout élevé à 71,5 % et la CFDT a obtenu 95,7 % des suffrages. Elle compte 252 adhérents