À l’Ehpad St-Jacques, c’est l’humain avant tout

Publié le 10/02/2020

En manque de personnel et devant jongler avec un budget au plus juste, l’Ehpad Saint-Jacques n’échappe pas aux difficultés du secteur. Pourtant, la qualité du dialogue social, l’implication des soignants et une formation professionnelle de qualité en font une maison de retraite un peu à part. Reportage.

Le bonheur supprime la vieillesse », disait Kafka. À en juger par les visages de ses résidents, la maison de retraite Saint-Jacques de Grenade-sur-Garonne est assurément un endroit où il fait bon vivre. L’établissement public, ouvert en 2005 à une trentaine de kilomètres de Toulouse, ne montre aucun signe d’usure et n’a cessé de se renouveler au fil des ans. Patios, jardins potagers, maison dédiée aux activités… tout est fait pour accueillir au mieux les 225 résidents, dont le respect de la dignité et de l’autonomie semble avoir été érigé en totem.

« Un mois passé ici coûte en moyenne 2 300 euros, soit le prix moyen des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes [Ehpad]. Mais les projets qui s’y développent depuis une dizaine d’années en font un lieu à part », résume Nathalie Gabarra, aide-soignante. Elle cite pêle-mêle les miniséjours organisés chaque année, l’espace pour les aidants (lire ci-dessous), les ateliers communs avec les enfants des centres aérés et des écoles voisines ou le recours à la médiation animale. Il y a dix ans, la direction a fait le choix d’introduire des animaux dans l’établissement. Chien, chat, lapins y ont ainsi élu domicile ; et la visite mensuelle de Pompon, le poney, est toujours un moment très attendu.

Ehpadgrenade JMelin2020« On a vu les résidents développer à nouveau leur motricité et s’engager dans un processus de soins. Ils s’occupent des animaux, les nourrissent. La présence d’un chien ne guérit pas mais elle participe au bien-être autant qu’elle ravive des habitudes du passé », explique Marybèle Barrès, ergothérapeute.

Maintenir les habitudes, c’est tout le sens du « projet de vie » établi à l’entrée de chaque résident – en présence de la famille, autant que faire se peut. « Quand ils arrivent ici, ils ont souvent perdu leur conjoint, ont quitté leur maison et savent qu’ils ne rentreront plus chez eux. Le changement est suffisamment brutal pour que l’on ne change pas en plus leur façon de vivre. Forcer un couche-tard à aller au lit à 21 heures est quelque chose de terriblement infantilisant », poursuit-elle.

Et ce n’est pas Nicole qui vous dira le contraire. À 76 ans, personne n’oserait lui interdire l’entrée de la lingerie, où elle « officie » tous les matins depuis douze ans au côté des salariés.  « J’ai été dans d’autres établissements avant celui-ci, mais jamais on n’avait pris soin de moi comme cela. Ici, pour la première fois, j’ai l’impression de faire ce dont j’ai envie. Mais je les plains, mes pépettes [c’est comme cela qu’elle appelle le personnel soignant], car elles ne sont pas assez nombreuses pour tout ce qu’il y a à faire ici. Alors, quand il y a une manif, je les suis ! »

“On mange avec eux, on vit avec eux”

À Saint-Jacques, pas d’angélisme. Le personnel soignant partage les mêmes difficultés que leurs collègues d’autres établissements, et se mobilise depuis deux ans contre le manque de moyens et la surcharge de travail.

Le personnel a fait ses comptes, en s’appuyant sur les derniers rapports qui préconisent six aides-soignants ou infirmiers pour dix résidents. Actuellement, il manque une trentaine de soignants pour fonctionner normalement. « La direction en est consciente et nous soutient pleinement. Cela facilite le dialogue social et la recherche de solutions », souligne Nathalie.

Alors, en attendant des jours meilleurs, l’établissement pratique la cogestion avec les organisations syndicales et mise beaucoup sur la formation des soignants, animée par des kinésithérapeutes. « Face à des personnes agitées ou présentant des troubles cognitifs, les gestes de prise en main sont utiles pour l’acceptation du soin. Ce sont des gestes que l’on a en nous mais que l’on a perdus, faute de temps », explique Myriam Moro, aide-soignante. Agente de service, Anne partage le même constat. D’autant qu’à l’unité protégée où elle a choisi de travailler, les résidents, tous atteints d’Alzheimer, communiquent peu. « Il faut trouver à établir un lien par un autre biais. Alors pas question de compter notre temps, pour les soins ou pour autre chose. On mange avec eux, on vit avec eux. »

Comme tous les soignants de cette unité, Anne a suivi une formation spécifique (140 heures étalées sur quatre mois) après un entretien préalable de motivation assuré par une psychologue. « C’est astreignant, mais je ne regrette rien. Nous avons choisi le métier de soignant pour être en lien direct avec les patients. Et, dans cette unité, le lien prend une dimension particulière. »

Les élus CFDT de Saint-Jacques ont tous choisi de rester en poste, pour ne pas perdre de vue les réalités du métier. Ils sont donc d’autant plus légitimes à faire remonter les problèmes des agents qu’ils les partagent au quotidien. Avec la ténacité qui les caractérise, ils sont parvenus ces dernières années à obtenir de quoi améliorer la qualité de vie au travail des personnels et réduire la pénibilité de leurs métiers.

Le calendrier des rendez-vous avec l’ostéopathe, qui vient une fois par mois dans l’établissement pour les soignants, en témoigne. « Je n’ai pas encore pu avoir de place, c’est plein tout le temps », soupire Marybèle. Les séances sont prises en charge par la direction, tout comme les consultations avec le psychologue extérieur (dans la limite de dix séances par agent).

 Côté pénibilité, les rails de transfert (placés au plafond des chambres pour réduire les manutentions) progressivement installés depuis dix-huit mois ont déjà des effets sur le nombre d’accidents de travail. « D’ici à 2021, l’ensemble de l’établissement en sera équipé. Trois unités sur quatre bénéficient également du nouveau matériel, avec la mise en place de chariots motorisés qui allègent beaucoup les agents » précise Morgane Rouby, élue à la commission administrative paritaire. Les salariés, eux, ne s’y sont pas trompés. En décembre 2018, la CFDT a remporté 84% des voix aux élections.

aballe@cfdt.fr

©Photo Joseph Melin (Photo de une, légende : Morgane, Nathalie, Marybèle et Myriam)

   

 

Ehpadgrenade halte JMelin2020Une halte pour les aidants

Répondant au « droit au répit » reconnu pour les aidants familiaux par la loi d’adaptation de la société au vieillissement de 2015, une halte répit accueille depuis novembre 2016 des personnes âgées vivant à domicile atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de troubles cognitifs modérés. Ouverte deux après-midi par semaine, la structure, d’une capacité d’accueil de douze personnes, permet à l’aidant de trouver du temps pour lui tout en offrant à la personne aidée, parent ou conjoint, des activités socioculturelles et une attention particulière en dehors du domicile. Ce type de structures se multiplie ces dernières années, mais elles restent peu connues des onze millions d’aidants familiaux que compte notre pays.