[Vidéo] La petite entreprise qui joue le jeu du dialogue social

Publié le 14/06/2016

Petite boîte du bâtiment de 15 salariés, Rateau joue le jeu du dialogue social avec succès. Un accord d’intéressement a même été signé il y a plus de six ans. Et une nouvelle génération s’apprête à prendre les rênes.

Les débats houleux lors de l’élaboration de la loi Rebsamen et la contestation tout aussi virulente du projet de loi El Khomri pourraient faire oublier que la présence des organisations syndicales dans les petites entreprises est non seulement possible mais peut surtout être une source de richesse pour les salariés comme pour les chefs d’entreprise. À Beaune, non loin de Dijon, l’entreprise de bâtiment Rateau le démontre depuis déjà de nombreuses années. « En 2008, lorsque nous avons atteint le nombre de douze salariés, nous avons organisé nos premières élections professionnelles, se souvient Alain Rateau, qui a repris l’entreprise familiale en 1984. Tout s’est déroulé le plus simplement du monde. La CFDT est venue négocier le protocole d’accord préélectoral, et les salariés ont élu leur collègue Gilbert, qui vient d’ailleurs d’être réélu cette année pour un troisième mandat de délégué du personnel. »

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L’appui du syndicat dans l’exercice du mandat

Maçon et charpentier, le délégué du personnel fait partie des anciens. Gilbert Poupin est entré dans l’entreprise en 1988 et devrait prendre sa retraite dans quelques mois. Quand il a fallu qu’un salarié se présente aux toutes premières élections professionnelles de l’entreprise, ses collègues ne lui ont guère laissé le choix. « Ils sont venus me voir et m’ont dit : “Tu n’as pas à réfléchir, de toute façon, on votera pour toi !”, sourit-il. Dans la foulée, je me suis syndiqué à la CFDT. Ma femme, qui travaillait à l’hôpital, était déjà adhérente et m’avait assuré que c’était une bonne boutique. »

     


Spécialiste des protocoles d’accord préélectoraux
Secrétaire général du Syndicat CFDT Construction et Bois de la Côte-d’Or et de l’Yonne, Pascal Gilbert est aussi le référent TPE (très petites entreprises) de l’Uri Bourgogne. Depuis plus de dix ans, il négocie des protocoles d’accord préélectoraux dans les entreprises. Au fil des années, il a noué des contacts dans de nombreuses entreprises. Il est devenu un spécialiste reconnu que les salariés, les patrons ou les DRH n’hésitent pas à contacter lorsqu’ils ont des questions d’ordre juridique. La CFDT se pose ainsi en référence.

Dialogue social par temps clair
Les salariés des petites entreprises n’ont souvent pas conscience de ce que peut leur apporter une organisation syndicale lorsqu’il n’y a pas de conflit ouvert avec le patron. Les formations proposées par la CFDT à Gilbert Poupin ont pourtant été essentielles afin de lui permettre d’exercer pleinement son mandat de délégué du personnel et d’apporter aide et conseils à ses collègues.

Une action qui dure
À l’approche de la retraite, Gilbert a su organiser sa succession en douceur. Mickael Cordelier, qui a accepté de prendre le relais, a été élu délégué du personnel suppléant et découvre progressivement la CFDT en accompagnant son mentor aux réunions du syndicat. « C’était important pour moi que la CFDT reste dans l’entreprise après mon départ », insiste Gilbert, qui va se reposer après quarante-six ans de travail sur les chantiers.

     

Huit ans plus tard, Gilbert est devenu un militant convaincu et assidu aux réunions du Syndicat CFDT Construction et Bois de la Côte-d’Or et de l’Yonne (SCB 21-89). « Grâce au syndicat, j’ai découvert la législation du travail. C’était une vraie nouveauté pour nous. J’ai appris concrètement quels étaient nos droits et je peux à présent répondre aux questions des salariés sur tous les sujets qui les concernent. Avant, on n’était au courant de rien. »

Dans cette petite entreprise, « l’ancien » se retrouve ainsi à jouer en quelque sorte le rôle d’un responsable des ressources humaines. C’est lui, par exemple, qui organise les prises de congés avec ses collègues avant de faire une proposition à Alain Rateau, qui valide in fine. C’est également par lui qu’un salarié en difficulté peut faire passer un message au patron. C’est encore lui qui peut demander qu’un salarié soit augmenté si son salaire ne correspond plus vraiment au travail qu’il effectue. « C’est très pragmatique comme manière de faire, explique-t-il. Les salariés qui ont un souci viennent me voir et j’essaie de trouver une solution avec l’accord du patron. Parfois, c’est un peu un rôle d’assistante sociale. Cela peut être une demande d’avance de salaire ou un prêt de véhicule. » « En tant que patron, notre objectif est que les salariés soient contents de venir le matin et qu’ils fassent bien leur travail, complète Alain Rateau. Après, chaque chef d’entreprise a sa manière de faire – même si, quand nous discutons entre nous, il faut bien avouer que les questions sociales ne sont pas celles qui nous préoccupent le plus. On peste davantage sur l’empilement des réglementations. »

Dans cette entreprise familiale, il n’y a jamais eu de gros conflit, et le dialogue social y a toute sa place, en grande partie grâce à la personnalité du patron, devenu en avril 2015 président de la Capeb (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment) Côte-d’Or. « Il faut être deux pour dialoguer », rappelle Pascal Gilbert, le secrétaire général du SCB 21-89. C’est lui qui a négocié le protocole d’accord préélectoral en 2008 et qui accompagne Gilbert depuis toutes ces années, à l’instar de nombreux autres militants CFDT qui travaillent au sein de petites structures. « Dans une petite entreprise, rien ne peut se faire si les rapports ne sont pas basés sur la confiance et la bonne volonté des deux parties prenantes, analyse ce militant qui suit également le dossier TPE pour l’Union régionale interprofessionnelle de Bourgogne. Dans le bâtiment, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur une vieille tradition de dialogue issue du compagnonnage. D’autres secteurs professionnels sont plus difficiles d’accès. Les mentalités sont très diverses. J’ai des patrons qui m’appellent et me demandent comment organiser proprement leurs élections professionnelles, quand d’autres refusent que je vienne négocier le protocole d’accord préélectoral alors que c’est une obligation légale. »

L’accord d’intéressement signé en 2008 chez Rateau illustre le type de dialogue social qui s’est progressivement construit dans la boîte. Pendant six ans, il a permis aux salariés de percevoir l’équivalent d’un treizième mois grâce aux bons résultats de l’entreprise. En 2014, lorsque le gouvernement a décidé de modifier la fiscalité du dispositif, le patron a pris la mouche et ne l’a pas reconduit. Mais afin de ne pas pénaliser financièrement les salariés, il a tout de même mis en place, après concertation, un système de prime de qualité à la place ; néanmoins, certains salariés se sont sentis floués. « Le montant des primes dépend davantage de la qualité du travail de chacun des employés qu’auparavant, explique le patron. En en discutant avec le délégué du personnel, nous avons décidé d’améliorer le système pour le rendre plus juste et transparent. » À l’avenir, chaque salarié recevra en même temps que sa prime une fiche avec tous les critères qui ont conduit à déterminer son montant.

Le patron réfléchit par ailleurs à négocier un nouvel accord d’intéressement et n’hésite pas à en discuter en amont avec le syndicat afin de voir ce qui pourrait se faire. « Mon souci est de trouver un système qui donne du pouvoir d’achat aux employés, tout en les incitant à faire attention à bien réaliser leur travail du premier coup. Dans une entreprise comme la nôtre, le nerf de la guerre, c’est la lutte contre le travail improductif. Revenir sur un chantier pour corriger une bêtise coûte énormément d’argent. »

La négociation de ce nouvel accord sera peut-être l’une des premières missions de Mickael. À 32 ans, ce maçon, dans l’entreprise depuis une quinzaine d’années, vient en effet d’être élu délégué du personnel suppléant. D’ici à quelques mois, il prendra la succession de Gilbert. L’histoire se répète. Entré comme apprenti, Mickael a appris son métier auprès de Gilbert, qui l’initie à présent aux arcanes du syndicalisme en général et à ceux de la CFDT en particulier. « Je ne me fais aucun souci, s’amuse Gilbert. L’apprentissage sera de courte durée ! »

L’importance d’un dialogue social organisé

Côté patron, la transition est également en marche. Entré dans l’entreprise il y a six ans, Vincent Vinatier est déjà actionnaire à 50 % et se prépare à prendre totalement les rênes de l’entreprise d’ici à quelques années. Cette nouvelle génération devra à son tour inventer son propre dialogue social. « Quand je suis arrivé dans l’entreprise, il y avait déjà un délégué syndical CFDT, et cela marchait très bien, assure-t-il. Il n’y a aucune raison que cela change. De plus, j’ai travaillé dans de grandes entreprises du bâtiment avant de rejoindre Alain Rateau. J’ai donc toujours eu l’habitude de dialoguer avec des élus du personnel. Non seulement cela ne me fait pas peur, mais j’estime que c’est une très bonne chose. Il est important que le dialogue social soit organisé, surtout quand on souhaite développer l’entreprise et embaucher de nouveaux salariés. » Assis sur ces fondations solides, le dialogue social à l’intérieur de l’Entreprise Rateau a l’air bien parti pour durer.

jcitron@cfdt.fr

     


Repères

• Créée en 1968, l’Entreprise Rateau est atypique dans le monde du bâtiment. Elle réunit tous les corps de métiers (à l’exception de la plomberie) afin de pouvoir répondre en interne à toutes les demandes et garantir la qualité du travail effectué.

• L’entreprise emploie 15 salariés. La moitié est spécialisée dans le gros œuvre (maçonnerie), l’autre dans le second œuvre (électricité, peinture, carrelage, etc.). Rateau peut donc construire une maison de bout en bout sans faire appel à la sous-traitance.