[Vidéo] Compagnie alpine d’aluminium : l’aventure coopérative pour sauver l’emploi

Publié le 28/10/2015

Afin d’éviter la fermeture de l’usine, la section CFDT a convaincu les salariés, les pouvoirs publics et surtout les banques que l’activité pouvait se poursuivre sous une forme coopérative.

De la joie, de la fierté, mais aussi un énorme soulagement. Nous sommes le 15 juillet 2015. Le projet de coopérative porté par la CFDT vient d’obtenir le feu vert du tribunal de commerce d’Annecy. La Compagnie alpine d’aluminium est sauvée in extremis. Cette vieille dame, qui a vu le jour en 1765, peut écrire une nouvelle page de son histoire mouvementée. « Il n’y avait pas de repreneur traditionnel, explique le secrétaire du comité d’entreprise, Jean-Luc Benacchio. Si le rachat de l’usine par les salariés sous la forme d’une Scop [société coopérative ouvrière de production] n’était pas accepté par les juges, nous mettions tout simplement la clé sous la porte. »

Des militants qui se sont “battus comme des lions”

     


Ne pas se décourager
Alors que tous pensaient la fermeture de l’usine inéluctable faute de repreneur crédible, la section n’a pas baissé les bras. Elle a frappé la première à la porte de l’union régionale des Scop et a étudié les possibilités d’une reprise par les salariés. Sans bien connaître l’univers coopératif, les militants ont su saisir cette opportunité.

Mobiliser toute la CFDT
Pour sauver l’usine et les emplois, la section a su rallier à sa cause toute la CFDT. Syndicat, fédération, union régionale, Confédération : tout le monde s’est mobilisé pour activer ses réseaux. Des rencontres en haut lieu ont permis des coups de pouce décisifs pour boucler le tour de table financier. Il fallait réunir 10 millions d’euros afin que la reprise soit jugée crédible. « Aujourd’hui, nous avons le temps de faire nos preuves », juge le nouveau directeur.

Rester proche des salariés
Cette reprise a été possible car la CFDT a convaincu les deux tiers des salariés de se lancer dans l’aventure. C’était loin d’être gagné. « Il a fallu les convaincre un à un », dit Jean-Luc. La CFDT a également dû trouver des solutions en faveur de certains salariés dont le poste, jugé stratégique pour la survie de l’entreprise, empêchait le départ, afin qu’ils vivent au mieux cette situation.

     

Trois mois plus tard, l’activité bat son plein sur ce site industriel de plusieurs hectares situé à quelques kilomètres de la belle et bourgeoise ville d’Annecy. À la fonderie comme au laminoir, au laquage ou à la découpe, les salariés sont bien occupés, trop même. Malgré les heures supplémentaires qui s’accumulent, l’entreprise doit freiner les commandes, le temps de recruter et de former de nouveaux salariés.

À l’initiative de cette reprise en Scop, la CFDT ne cache pas sa satisfaction. Toute l’organisation s’est battue pour convaincre les salariés, les pouvoirs publics et les banques de soutenir ce projet. Grâce au travail de la section, du syndicat, de la fédération et de l’interprofessionnel régional comme national, les portes se sont ouvertes les unes après les autres, et les 10 millions d’euros nécessaires à la reprise de l’activité ont pu être réunis quelques jours avant la fermeture définitive de l’usine. « Nous nous sommes battus comme des lions, insiste Jean-Luc. Nous avons d’abord recherché un repreneur traditionnel, mais comme nous ne l’avons pas trouvé, nous sommes allés taper à la porte du mouvement Scop sans savoir exactement ce que c’était au départ. L’important pour nous était de sauver les emplois coûte que coûte. »

Si le directeur de l’entreprise ne croyait absolument pas à cette reprise, les militants CFDT ont heureusement pu compter sur trois cadres qui étaient également persuadés du potentiel de l’usine. L’union a fait la force. « Nous cherchions aussi une solution de reprise, explique Grégoire Hamel, à l’époque directeur commercial et aujourd’hui PDG de la Scop. Le modèle coopératif s’est progressivement imposé et nous avons monté le dossier en sachant pouvoir compter sur le soutien de la section CFDT, qui avait été la première à réfléchir à cette solution. »

Sur les 115 salariés de l’usine, 65 ont finalement décidé de tenter l’aventure. En apportant de l’argent au capital, 43 d’entre eux ont choisi de devenir coopérateurs ; les 22 autres sont restés de simples salariés. Tous ont accepté de travailler 37 h 30 au lieu de 35 heures par semaine sans augmentation de salaire et de renoncer à certaines grosses primes de départ à la retraite, négociées à l’époque où l’usine faisait partie du groupe Pechiney. Proches de la retraite ou écœurés par le management à la dérive de cette entreprise depuis plusieurs années, une cinquantaine de salariés ont préféré être licenciés.

De vifs débats autour de la renégociation du pacte social

« La renégociation du pacte social de l’entreprise a été très tendue, poursuit Jean-Luc. Pour que le projet soit viable économiquement, il fallait que nous fassions des concessions, mais il était hors de question de renoncer à tous nos acquis. » Au sein de la section, une majorité de militants se sont déclarés favorables à l’accord, mais les débats ont été vifs. Certains anciens qui s’étaient battus pour obtenir ces avancées sociales ont eu du mal à avaler la pilule. Il a même fallu changer de délégué syndical en urgence afin que les négociations puissent aboutir. « Notre ligne de conduite a été très claire, explique Jean-Pierre Gressé, secrétaire général du syndicat Métallurgie des Savoie. La sauvegarde des emplois était la priorité. Le changement de délégué syndical s’est d’ailleurs fait en bonne intelligence avec la personne concernée, qui a bien compris qu’il fallait laisser la place à un délégué favorable au projet de Scop. Mais, humainement, cela reste des moments difficiles. On parle ici de personnes qui travaillent et militent ensemble depuis de nombreuses années. Dans cette usine, environ un salarié sur deux est adhérent à la CFDT. C’est dire l’implication et la qualité des élus. »

Les collègues qui ont décidé de partir sont d’ailleurs encore présents dans les conversations, même si on sent aujourd’hui de la part des salariés qui ont choisi de rester l’envie d’aller de l’avant et de vivre pleinement cette aventure. « L’ambiance dans l’usine est radicalement différente, assure Jean-Yves Briot, désormais délégué syndical et sociétaire de l’entreprise. Tout le monde peut donner son avis, ce qui était loin d’être le cas auparavant. Comme il y a beaucoup moins de responsables dans la ligne hiérarchique, cela nous donne beaucoup plus d’autonomie. En retour, nous acceptons d’être plus polyvalents en fonction des besoins de l’activité. »

La section syndicale doit, elle aussi, évoluer

Tous les quinze jours, les 43 salariés sociétaires se réunissent et font le point sur l’activité et les projets à venir. Une nouvelle forme de gouvernance inimaginable trois mois plus tôt. « S’il existe de grandes règles de fonctionnement lorsqu’on est organisé en Scop, il va falloir à présent que nous les adaptions à notre activité et à nos envies, souligne le directeur. Passé les premiers mois d’euphorie, cela va certainement prendre du temps à chacun de trouver ses marques. »

Le rôle de la section syndicale va lui aussi devoir évoluer. À la fois sociétaire et militant CFDT, Jean-Luc ne craint aucunement cette petite révolution. « La CFDT a toute sa place dans l’usine pour porter les revendications des salariés, surtout que tous ne sont pas sociétaires. À nous d’imaginer le syndicalisme adapté à la nouvelle société que nous avons contribué à créer. »

jcitron@cfdt.fr

   


Repères

• L’ancienne usine du groupe Pechiney a été vendue en 2006 à un fonds d’investissement puis placée en redressement judiciaire, en décembre 2014.

• Ultramajoritaire avec 9 élus sur 12, la CFDT a déjà dû gérer deux plans sociaux, en 2006 et 2008. L’entreprise comptait 115 salariés. Aujourd’hui, l’activité reprend avec 65 salariés ; une quinzaine d’embauches est prévue.

• Les salariés ont apporté plus de 280 000 euros dans la Scop. Durant trois ans, les éventuels dividendes seront réinvestis dans l’entreprise.