“Nous militons pour une prison qui respecte le droit des personnes”

Publié le 10/06/2015

Secrétaire général du Syndicat national des directeurs pénitentiaires (SNDP-CFDT) et directeur du centre pour peines aménagées de Villejuif, Jean-Michel Dejenne s’exprime sur les difficultés des métiers pénitentiaires et sur les conditions de détention. Rencontre.

JMDejenne AndiaPouvez-vous nous présenter le Syndicat national des directeurs pénitentiaires ?

Le SNDP syndique les directeurs d’établissement en milieu fermé, ouvert ou semi-ouvert comme celui que je dirige à Villejuif. Aux dernières élections, nous avons obtenu 45 % des voix. Nous sommes sur le terrain et nous nous appuyons sur la connaissance du métier, le vécu des réalités quotidiennes et sur les aspirations des professionnels pour faire des propositions. Notre priorité est de rompre l’isolement dont se plaignent légitimement nombre de directeurs des services pénitentiaires. Nous sommes en effet dispersés dans toute la France, seuls face à nos problèmes, avec une organisation hiérarchisée et souvent segmentée.

Les directeurs pénitentiaires ont besoin de créer du lien entre eux. Nous voulons aussi influer sur les politiques pénitentiaires pour une prison toujours plus républicaine, c’est-à-dire une détention qui respecte le droit des personnes détenues et favorise leur responsabilisation.

La prison est une institution dont on parle beaucoup mais que l’on connaît peu. Quelles sont les priorités à mettre en œuvre ?

La première des priorités est d’accompagner le développement du milieu ouvert, qui concerne actuellement près de 180 000 condamnés en liberté et suivis. Et de poursuivre la rénovation des établissements en milieu fermé pour améliorer les droits et, plus généralement, la vie en prison, tant pour les détenus que pour les personnels de surveillance. La surpopulation carcérale nous empêche souvent de bien faire notre travail.

Les détenus sont des administrés. Ils ont des droits, comme le droit à la formation ou encore celui au maintien des liens familiaux, qui sont des conditions importantes pour lutter contre la récidive. Ils ont aussi des droits à faire valoir en tant qu’administrés de la prison.


Il ne s’agit pas de refuser l’incarcération
de personnes dangereuses mais (…) de considérer que la prison doit être le dernier recours
 

Est-ce à dire que vous êtes favorables à une limite du nombre d’incarcérations ?

Oui, nous sommes favorables à des seuils. Nous défendons cette position qui consiste à donner la priorité aux aménagements de peine pour les courtes condamnations. Il ne s’agit pas de refuser l’incarcération de personnes dangereuses mais, comme dans de nombreux autres pays, de considérer que la prison doit être le dernier recours. C’est une position de principe qui demande une réelle volonté des politiques et des magistrats, faute de quoi la situation continuera de se détériorer.

Par ailleurs, il est anormal que des individus soient incarcérés à deux, voire trois ou quatre, par cellule de 9 m2. Sauf demande expresse du détenu, nous devrions aller vers l’« encellulement » individuel [inscrit dans la loi mais pas respecté en France]. Cela permet au détenu de se retrouver face à lui-même, de réfléchir à son acte. En outre, cela éviterait les bagarres trop fréquentes, les tensions avec les surveillants et les pressions entre codétenus.

Lorsque l’on parle de conditions de détention dignes, cela veut dire un espace vital décent, une douche dans la cellule. C’est le cas dans les prisons construites depuis 2004, mais dans les anciennes maisons d’arrêt, il n’y a même pas l’eau chaude au lavabo dans les cellules !

Le SNDP s’est dit réservé sur la décision de séparer les radicaux islamistes des autres détenus. Pourquoi ?

« Réservé » ne veut pas dire hostile. Nous sommes réservés quant à cette séparation parce qu’elle stigmatise les détenus. Mais il est clair que le danger de prosélytisme est tel que nous ne devons pas nous interdire ce genre d’expérimentation. En revanche, on ne peut réduire la lutte contre cet extrémisme à une simple gestion carcérale. Il faut aussi et surtout s’intéresser à l’après. Nombre de ces détenus ont d’abord été impliqués dans des délits de droit commun et, la plupart du temps, la religion n’est pas essentielle dans leur délinquance.

Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté s’est prononcé pour l’autorisation du téléphone portable aux détenus. Qu’en pensez-vous ?

En 2014, nous avons trouvé 27 000 téléphones portables dans les prisons ! À chaque fois, nous sanctionnons ces possessions illégales. Notre syndicat débat de cette question. Avoir un portable peut être dangereux, même si, dans la plupart des cas, il sert à communiquer avec les familles. La situation actuelle n’est pas satisfaisante, car les détenus disposent de cabines téléphoniques en cour de promenade ou dans les coursives bruyantes et sans confidentialité, à des horaires où les proches sont au travail ou à l’école. Nous serions plutôt favorables au téléphone fixe en cellule, ce qui implique l’encellulement individuel. Cette disposition faciliterait l’écoute des communications par l’administration.

Les métiers pénitentiaires sont mal connus et mal aimés de l’opinion publique. Comment vivez-vous cette situation ?

Les personnels pénitentiaires ont le sentiment d’être instrumentalisés par les politiques. L’opinion publique est versatile sur la question des prisons. On passe de la victimisation des détenus à une vision très caricaturale du travail des personnels pénitentiaires. Le général de Gaulle avait été jusqu’à dire que la prison, c’était «la poubelle de l’État». Il ne voulait pas en entendre parler. Ensuite, il y a eu une certaine évolution avec le début du septennat Giscard puis les réformes Badinter. Mais on est encore loin d’une ligne claire et raisonnable et d’une démarche forte, favorable à faciliter la réinsertion des personnes détenues.

Les améliorations se font par à-coups et lentement, ce qui provoque des frustrations chez les professionnels.

Les syndicats de surveillants (majoritairement FO et l’Ufap) ne cherchent pas vraiment le dialogue et préfèrent prendre des postures d’opposition, non exemptes d’injures envers les directions, ce qui n’arrange pas le climat dans les prisons. De nombreux surveillants ne s’y retrouvent heureusement pas, et il existe un espace pour un syndicalisme de propositions, respectueux des personnes et des fonctions, un syndicalisme CFDT. 

Propos recueillis par Henri Israël

©Thierry Nectoux/regardsocial.com - Andia

   


Près de 200 prisons, 66 434 détenus, 57 856 places

La France compte près de 200 prisons classées en deux catégories : les maisons d’arrêt (détention provisoire avant jugement définitif et courtes peines) d’une part et les établissements pour peine d’autre part. Ces derniers sont divisés en centres de semi-liberté (travail à l’extérieur le jour, prison la nuit), centres de détention (régime souple : le détenu a la clé de sa cellule en journée), maisons centrales (régime de haute sécurité) et centres pénitentiaires.On compte également six établissements pénitentiaires pour mineurs.

La surpopulation pénale concerne surtout les maisons d’arrêt.

Au 1er mars 2015, la France comptait 77 783 personnes sous écrou, dont 11 349 écrouées non détenues et 66 434 personnes écrouées détenues – soit 2,9 % de moins que l’année précédente à la même date –, pour 57 856 places opérationnelles (et 996 matelas au sol !). Parmi les 66 434 personnes incarcérées, 1 814 étaient condamnées en semi-liberté.